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La première fois que c’est venu me grafigner le dedans, c’était il y a trois ans.

En voyage à Boston avec mon Monsieur. On faisait la file pour entrer dans un resto. La terrasse était illuminée par des millions (je suis pas mal certaine que ça se comptait en millions) de petites lumières de Noël blanche.

Il devait être 21h. On mange tard en vacances. On oublie la faim quand on a le coeur plein.

 

On attendait que la demoiselle vienne nous voir pour nous escorter vers notre table.

Devant nous, un autre couple. Le monsieur du couple regardait les millions de lumières.

Il trouvait ça beau. Il l’a dit à sa madame, qu’il trouvait ça beau.

 

Sa madame, elle, elle l’a trouvé épais de trouver ça beau.

Pis elle lui a dit.

Avec de la condescendance dans le fond de la gorge, de la condescendance de fille anglophone avec trop d’attitude. Du pas-nécessaire.

Il faisait juste trouver qu’elles étaient belles, les lumières.

 

La madame a eu le temps de sortir quatre-cinq autres phrases pour signifier à son doux qu’elle trouvait vraiment que c’était le pire des caves avant qu’ils entrent.

 

Dans ma tête, j’me suis promis de ne jamais parler comme ça à mon Monsieur.

 

La deuxième fois que c’est venu me grafigner le dedans, c’était quelques mois plus tard.

J’écrivais dans un café. La table à côté de la mienne était occupée par quatre femmes d’environ mon âge. Toutes en couple, selon ce que mes talents de détective (ou le volume de leur voix) m’ont appris.

Toutes en couple avec des imbéciles, selon leurs propos.

 

Je me sentais la spectatrice d’une téléréalité qu’on aurait pu titrer “Preuves que mon chum est plus cave que le tien”.

Les quatre trentenaires se lançaient des non-non-mais-attends-tu-comprends-pas-mon-chum-est-tellement-con et renchérissaient de je-peux-pas-croire-qu’il-peut-penser-de-même.

La gagnante a sorti le magique une-chance-que-je-suis-rentrée-dans-sa-vie-parce-que-sans-moi-sérieux-il-n’irait-nulle-part.

 

Humilité much ?

 

J’arrivais pas à aligner des mots, trop fascinée par ces filles qui sortaient visiblement avec des semi-êtres-humains.

Dans ma tête, j’me suis promis de ne jamais parler comme ça de mon Monsieur.

 

Ça m’a grafigné le dedans aussi quand je conversais avec l’amie d’une amie qui me parlait de sa maternité en scandant publiquement qu’elle avait maintenant deux enfants à la maison: sa progéniture ainsi que le géniteur.

 

J’ai eu le dedans grafigné en entendant un collègue dire que sa blonde ne voulait pas qu’il aille jouer au hockey un soir par semaine, et qu’il devait lui demander la permission.

 

Demander. La. Permission.

 

Ça m’a fendu l’intérieur un peu quand, devant moi, une amie a sorti tout son aria de passive-agressive parce que son homme n’allait pas dormir chez elle ce soir-là.

 

Et chaque fois, je me suis promis de ne jamais faire ça à mon Monsieur.

 

J’essaie vraiment fort de ne pas juger, mais ça me donne envie de dire dix-quinze mots d’église en ligne. Pis je suis pas une fille qui en utilise souvent. J’sais même pas combien y’en a en tout. Dix-quinze, ça s’peut-tu ?

 

Il me semble, mais peut-être que je vis dans un monde de Calinours aussi (mon ancien Monsieur me le disait des fois), que quand tu te choisis un Monsieur, c’est parce que tu aimes ce qu’est le Monsieur.

Parce qu’avec lui, tu te sens plus forte. Parce qu’il te comprend. Parce qu’il devient un peu ton vent de dos. Parce qu’il te fait rire.

Quand tu te choisis un Monsieur, c’est parce que tu trouves qu’il ajoute de la saveur à ta vie-crème-glacée.

Parce que tu sais que si tu te perds, tu vas retrouver ton chemin quand il va te regarder.

Le Monsieur que tu te choisis, tu le choisis parce qu’il est lui. Avec ses envies de partie de hockey des fois ou d’admiration devant des lumières de Noël blanches sur une terrasse à Boston.

 

Pourquoi tu restes avec un Monsieur que tu trouves stupide ? Pourquoi tu as besoin de prouver à tes amies que ton homme, celui que tu as choisi, n’a pas vraiment de valeur ? Pourquoi tu infantilises ton coéquipier de vie, celui avec qui tu as décidé de créer un autre humain ?

 

Sérieux, fille, je comprends pas.

 

Mon Monsieur, je l’aime même quand il me fait fâcher.

Je le trouve beau même s’il ne pense pas comme moi. J’aime ça qu’il fasse des affaires tout seul qui lui font plaisir. C’est pas une demi-personne.

Pis j’ai pas la prétention de croire que sans moi, il vaudrait moins.

 

Mon monsieur, il met du p’tit brillant sur mon jour-le-jour. Pourquoi tu t’en choisis un qui, selon ce que tu dis, te donne des douches de gadoue ?

 

Again, je vis de l’incompréhension.

 

Si tu sors avec un véritable imbécile, quitte le projet. Tu mérites mieux que ça (et lui aussi). Non ?

 

À moins que ce soit ce qui te fasse sentir plus grande. Que t’aies besoin que les autres soient petits.

 

C’est triste.

 


Nancy95À propos de l’auteure :
Nancy B.-Pilon enseigne, écrit, et passe le reste de son temps de gérer cette double-vie. Porteuse de robes convaincue, elle se déplace à vélo, toutes températures confondues (oui, c’est CE genre de fille). En 2014, sa nouvelle “C’était au printemps, t’en souviens-tu”, s’est retrouvée à la page 107 du recueil de nouvelles NU, paru aux Éditions Québec-Amérique. Elle travaille à l’écriture d’un roman jeunesse et sur d’autres projets top-secrets, entre deux activités pédagogiques et une escapade en avion.

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