Automne2

18h10, je suis encore au bureau. Dehors, le vent fait valser les lampadaires et l’air froid vient me refroidir le cou en passant par les coins de la fenêtre.

Il fait déjà trop noir pour distinguer les dernières feuilles rouges qui s’arrachent de l’arbre au coin, mais je suis encore capable d’apercevoir la fumée blanchâtre qui coule des cheminées et des quelques pots d’échappement au loin.

Il n’y a plus grand monde sur les routes ou sur les trottoirs. Ils sont sûrement déjà rendus chez eux à se préparer une soupe, une petite laine sur le dos.

Personne n’est vraiment prêt à flirter avec le point de congélation à ce temps-ci de l’année, alors aussi bien se mettre à couvert.

En fait, personne, sauf moi.

Donnez-moi un peu de vent, des arbres presque nus qui se balancent de gauche à droite et je suis un homme heureux. Les soirs de novembre donnent peut-être l’allure d’une ville fantôme à Québec, mais c’est tant mieux, parce que j’ai la capitale pour moi seul.

Je trouve ça poétique en maudit la fin de l’automne.

Les rues vides, les tapis de feuilles mortes gonflés par les journées pluvieuses.

On a tous nos moments légitimes de déprime, mais justement, c’est un bon moment pour appuyer sur Reset. Broyer notre noir et remettre la jauge à zéro.

Parce que la fin de l’automne, c’est aussi la fin d’un cycle.

C’est le moment où la nature se met standby pour l’arrivée de la neige et des blizzards. Là où elle balaie ce qu’il reste d’été pour y accrocher l’hiver.

C’est la toile vierge, prête à accueillir les coups de pinceau que donneront les autres saisons.

C’est le bruit unique du vent qui te donne un peu de répit après avoir répondu au téléphone 36 fois pendant ton quart de travail.

On est élevé dans la peur du vide.

Il faut que notre vie soit remplie de matériel et de social. Il faut que l’on s’implique un peu partout et qu’on occupe chaque parcelle de notre existence.

Life on the fast lane comme disent les anglos.

Et la plupart du temps, force est d’admettre que ça nous plaît. C’est enivrant de s’embarquer dans une multitude de projets. Je suis le premier à me plaindre d’un vendredi soir passé à la maison, et je ne dois pas être le seul.

Sauf que parfois, comme quand l’automne tire à sa fin, le vide prend une toute autre forme.

Il fait du bien. Il devient beau.

On dirait que tout s’arrête quand on sort se faire bercer par le vent froid un soir de novembre. On appuie sur Reset à chaque pas que l’on pose.

Et les trotteuses de nos montres n’ont plus besoin de battre le temps. Parce que tout ce que ça prend, c’est une bonne tuque.

 


rlavoie01À propos de l’auteur :
Journaliste dans la belle région de Québec, mais pas pour TVA, Raphaël est donc un illustre inconnu du grand public. Après de dures journées à appâter la nouvelle, il aime bien manger des aliments à base de gras et de sucre, écrire des chansons à propos de ses ex et prendre des photos de bâtisses. Sa couleur préférée est le vert, mais il trouve ça laid sur des murs. Son appartement est donc blanc. C’est plus épuré, tsé.

Photo : Ferran Jordà

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