inde9078

Pis, c’tait tu cool ?

Je le sais que t’es juste content de me voir. Pis que ce que t’as envie que j’te dise en fait, c’est : « Man….. l’Inde c’est débilo-malade-crackpot. J’ai vu des éléphants sauvages en faisant du hiking dans des plantations de thé, j’ai ridé une moto entre les montagnes de roches du Karnataka, j’ai été sale au point de relativiser mon dégout pour le caca humain d’autrui, j’ai passé à deux doigts de faire du beach-parapente avec des Russes peu fiables, j’ai composé des tounes à la belle étoile sur un bateau-maison qui dérivait dans les backwaters du Kerala… esti, j’serais restée là toute ma vie mais crime puff, fallait que je revienne travailler. Calice qu’y fait frette icitte en tout cas, ON FAIT TU DES SHOTS ? »

Je le sais aussi que ce que t’as surtout pas envie que j’te dise, c’est : « Man… l’Inde c’est vraiment… Indescriptible… Tu peux pas full comprendre… Ça change vraiment ta perception de la vie… Ouain-non l’alcool rentre pas, j’t’encore un peu là-bas dans mon cœur… »

J’comprends. J’ai pas non plus envie d’être la fille fatigante qui dit ces affaires-là. Pis surtout, c’est pas vrai que tu peux pas comprendre, tu peux, t’es pas cave non plus. C’est juste que, j’t’avoue qu’un peu chaudelaille, l’âme accotée sur un bar collant de Jager, je suis pas capable de te répondre dans le temps que ça prend à la barmaid à te couler ta bière.

Ou en fait, la seule réponse que j’suis apte à te donner c’est : « Oui. Pis en même temps pas pentoute. »

Parce que j’ai pas les capacités ni le temps de te raconter ne serait-ce qu’une parcelle du chaos pis du désordre des choses. Du vertige indien.

Ce que c’est que d’affronter les rues-anarchies pis d’avoir l’impression que t’es dans les jambes de l’univers. L’impression aussi que l’univers est dans tes jambes. De te faire bousculer par des taxis archaïques pis des scooters téméraires, bousculer par des odeurs de poulets éventrés au soleil, de thé chai au lait en canne, de caca pis d’épices des grands explorateurs, bousculer par le smog qui te picotte le palais pis qui surchauffe tes yeux, bousculer par le bruit cinglant des klaxons-modifiés pis les cris des vendeurs intarissables, bousculer à grands coups de yeux pis d’épaules, d’être agressée de partout, sans relâche jamais. C’est comme le même feeling que quand tu tombes dans la neige avec ton gros suit de ski-doo pis que t’essaies de te relever, mais que y’a un p’tit tabarnac qui te repousse tout le temps à terre. Ça fait pas vraiment mal, mais calice que c’est fatigant.

Quinze minutes de chaos pis tu te dis que tu y arriveras jamais. Que « l’autre bout de la rue », c’t’une légende qui vient de par chez-vous. T’as juste besoin de t’arrêter un instant pour respirer pis te calmer l’enfargement des sens mais ça existe pas, ça, s’arrêter. Tu cherches désespérément un p’tit coin de ruelle un peu d’air une issue un échappatoire – quelque chose s’il vous plaît avant que j’implose pis que je fasse une hémorragie de l’esprit – mais pendant que tu te vacilles la tolérance, tu manques te faire faucher par un touk-touk pis là tu recommences à focuser sur le prochain pas que t’as à faire, pis t’oublies que Panique était en train de crisser une volée à Patience dans ta cage de chiens parce que t’as juste pas le temps de te battre.

Pis le fondement du problème, c’est que dans ta tête à toi, jeune occidentale moderne, la façon LOGIQUE (i.e. la plus ergonomique et efficace) de te rendre en quelque part, c’est d’y aller en ligne droite. Ça va de soi, c’est inné, ou du moins acquis depuis que t’as appris à vivre.

Fait que c’est ce que t’essaies de faire et tu te fais systématiquement rentrer dedans. Pis t’es comme un peu cave, t’essaies pas de changer de stratégie, tu continues à vouloir marcher en ligne droite. Comme un june bug qui se cogne 15 fois contre la même fenêtre en essayant de rejoindre la lumière pis qui comprend pas que s’il essaie encore de passer par là, il va s’assommer comme les 14 fois d’avant.

Ben l’Inde c’est toute ça.

C’est une grande maîtresse intransigeante, elle te prend pas par la main l’Inde, oh non, elle y va à la rough. Elle te remet dans la face à chaque seconde que ta façon de réfléchir chaque mouvement, de penser chaque idée, de voir chaque couleur, ben c’est pas la seule, pis surtout, c’est pas la bonne si tu veux jouer sa partition.

Fait qu’un mandné t’es juste tellement écoeurée de t’obstiner à essayer de comprendre rationnellement les choses, tellement à boutte d’échouer lamentablement que tu gueules fuck-off à ton jus de cerveau pis t’arrêtes d’essayer. Pis là. Elle t’apparaît l’Inde. Immense, magistrale, riche, fière, comme une reine, pis tu te mets à ressentir un nouveau spectre de la vie, que t’aurais même pas pu t’imaginer parce que c’est trop éloigné de ce que t’as toujours connu.

Pis ça c’est crissement dur à décrire. C’pour ça que j’pas capable de t’expliquer en gueulant par-dessus la dernière toune de Beyoncé.

Que j’peux pas te dire comment t’en viens à pas vraiment ressentir de pitié devant les mafias-enfants pis les familles de la rue, parce qu’il y a rien de misérable dans leurs yeux, au contraire. T’as juste le goût de t’incliner devant la noblesse dans le visage de la p’tite madame qui huile son bébé, dans sa maison-trottoir voisine des grands hôtels de Mumbai. Devant la stature des Intouchables, assis dans le roc au pied des grottes ancestrales d’Elephanta, ces humains de basse caste qui concassent des roches pour faire un mur, comme des prisonniers dans des carrières. Devant ces femmes qui y travaillent en sari dans une chaleur gluante, tout cela sous le regard des centaines de touristes qui y passent chaque jour. Ça aussi c’est elle, l’Inde-souveraine, qui te dit :
« On te fera pas d’à-croires, voilà comment ça se passe, voilà la sueur qui bâtit ce mur, vois-la. »

Je peux pas te raconter Sheeba, la maman à moitié assise sur moi dans un autobus bondé, je peux pas te dire les soleils dans ses yeux quand elle me parlait de ses enfants, centre de son univers, pis l’amertume qui l’embrumait quand elle évoquait son mari-arrangé-lots-of-trouble. J’peux pas t’expliquer pourquoi je la comprenais quand j’lui ai demandé : « Why do you want to marry your children if it made you so unhappy ? » pis qu’elle m’a répondu : « Because this is India. » Parce que c’est de même que ça marche. Pis que c’est de même que ça va toujours marcher. Parce que votre liberté individuelle sera jamais aussi grande que le pouls d’un peuple qui a pas les globes oculaires rentrés par en-dedans.

Well, this is India. Débarquer d’un train à 3hAM, après avoir passé 30 heures à partager ta sueur ta crasse pis ta crotte avec des dizaines d’hommes empilés, regarder le plancher nocturne de la gare, métamorphosé en immense lit à géométrie variable, accueillant des familles, des tu-seuls, des groupes religieux, des chiens bagarreurs ou estropiés, des garçons qui dorment en cuillère, des femmes serrant leur bébé contre leur poitrine. Voir toute ça pis te dire : « maudit qu’ils ont l’air bien », pis comprendre que tu viens de redéfinir big-time ta notion du bien-être. Comprendre à quel point on a l’âme aseptisée, nous autres, pour être rendus à éprouver un dédain convenu pour les autres corps humains.

This is India. Tomber un peu de ton piédestal quand tu réalises que le chauffeur de ton taxi a sweet-fuck-all idée de c’est qui ça, les Beatles, pis que la majorité de l’Inde s’en calice autant de ta culture populaire que toi de la leur.

This is India. Empester le voyageur au milieu des locaux, être un aimant à regards, un humain de foire. Partout, des yeux insistants de curiosité, de sympathie, de désapprobation, de provocation, mais toujours, insistants. Rester droite, rester fière, rester grande, faire affront aux guides touristiques qui conseillent de garder les pupilles direction plancher devant les hommes. Au contraire, c’est en agissant comme une victime qu’on devient une proie. Comprendre à la dure que la méfiance engendre la méfiance et que les sourires engendrent les sourires.

This is India. Les routes-anarchies, les voitures dans toutes les voies dans toutes les directions, de pair avec les vaches sacrées, les livreurs de marchandises et leurs cuisses-moteurs, les magicobus qui distortionnent l’espace et se frayent une place là où y’avait clairement pas de place.

This is India. Partout, la vie, pleine, changeante, insaisissable, fuyante, sucrée sucrée. Comme une pêche fucking mûre, borderline pourrie, comme la première bouchée de cette pêche-là, pis la deuxième, pis le jus collant qui coule entre les doigts pis qui sticke sur les manches d’un chandail, entre la peau et les mailles. Estie qu’elle est bonne, cette pêche-là, malgré tout. Comme la vie. Le grandiose et le laid, le noble et le dégoutant, l’infini petit et l’infini grand entassé dans des villes puantes d’authenticité.

This is India. Rien ne saurait la changer – surtout pas ta douce petite personne qui tout d’un coup, s’est fondue dans la masse et brille d’une lumière moins stridente mais plus diffuse – et en même temps, elle ne sera jamais la même pour personne.

Pis, c’tait tu cool ? C’tait tu beau ? C’tait tu sale ? Sont-tu fins ? C’est tu dangereux ? Ça pue-tu ?
Oui.
Pis en même temps pas pentoute.
Ou plutôt,
It was India.

J’dis toute ça pis en attendant calice qu’y fait frette dans notre pays (bi)polaire les rues sont si vides et les regards si creux j’ai l’impression que mes os sont glacés pis mon sang enneigé pour la très très grande éternité.

ON FAIT TU DES SHOTS ?

 


MSoph_95À propos de l’auteure :
Myriam Sophie, communément appelée «la fille à Doudou» dans sa Gaspésie natale, est une comédienne récemment diplômée de l’école de théâtre de Saint-Hyacinthe. Elle aime faire des filets de maquereau sans l’aide de personne, fantasmer sur Végéta pis Wolverine, désinfecter ses blessures avec du gin De Kuyper et s’imaginer être une princesse russe (et/ou Anna Karénine. Avant qu’elle se pitche en dessous du train, mettons.)

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