On a mis nos vies dans des sacs y’a deux semaines.

C’est la saison des boîtes, la saison des matelas orphelins. La saison des piqûres et du sommeil agité.

On a jeté mon matelas vieux de 20 ans, héritage un peu triste des ressorts qui ont témoigné du couple qu’étaient mes parents dans une autre vie. À la rue, de même, comme une grosse gangrène.

On s’est découvert des punaises pis on a emballé nos vies du bout des doigts, comme un gros drap qui aurait vu la maladie.

 

Et depuis je dors dans un lit qui ne m’appartient pas, sur des oreillers qui ne sont pas les miens.

La nuit je roule dans le futon parce que la lumière du lampadaire est trop forte, un vent nu et ininterrompu souffle dans ma chambre dont l’écho creuse davantage le vide.

Les sacs sont partout pis le ménage sert presque à rien. Un bordel fonctionnel et un peu affolant.

 

Le désordre est un état que j’associe aux dépressions qui m’ont entourée.

Les planchers encombrés qu’il faut contourner, la saleté qui s’accumule, l’impression obsédante qu’un retour en arrière est impossible, qu’il en restera toujours davantage qu’il y en avait avant le ménage. Que ces choses qu’on a laissées aller, sans ardeur, sans même s’en apercevoir, vont finir par hanter chaque recoin de pièce comme des petits cadavres de souvenirs.

 

Je me souviens de la honte qui m’habitait les rares fois que mon ex osait entrer chez nous.

Les monticules de vêtements sales, les monticules de vêtements propres, les monticules de tissus imprégnés de pisse de chat. La poussière et les poils à contrejour, qui rendaient subitement nos respirations plus conscientes et éparses.

 

Ça faisait mal parce que j’avais l’impression qu’on pointait du doigt une partie de moi. Une excroissance infectée et lourde, mais une partie de moi pareil.

 

J’ai fini par m’identifier au bordel à un point tel que je ne voulais plus y toucher. On fonctionnait ensemble, on se comprenait.

Et toutes ces choses sur lesquelles j’étendais des émotions floues, toutes ces choses qu’on exigeait que je jette sans réfléchir, ça feelait comme des nerfs qu’on aurait coupé au hasard. Sans savoir quelle partie de mon corps en demeurerait engourdie.

 

J’ai quitté ce petit appartement il y a quelques années. Laissant au chemin des livres d’enfance, des vieux journaux, des travaux de 2e année, des draps tachés, des meubles pourris.

J’ai tout jeté pour ne garder que l’essentiel. Les choses qui ne se jettent pas. Le feeling de me couper les bras pour en laisser pousser de nouveaux, qui ne seraient pas chargés de gogosses et de poussière. Des bras légers, un peu à vif, mais les mains vides.

 

Chaque fois qu’il me faut déménager, une noirceur me prend l’esprit, et je pleure souvent parmi les boîtes.

La vue des choses qu’il me faut décider de garder ou non me fait mal. Tailler de tout petits nerfs à l’aveugle, toujours un peu. Et l’idée que le bordel me suit d’un appartement à l’autre, d’une vie à l’autre, même lorsque je ne le vois plus, même quand je pensais me l’être amputé, c’est lourd de sens et ça remplit encore mes boîtes.

 

Et là je vois les sacs qui forment des montagnes infranchissables, des marais de plastique opaque au contenu mystère.

J’ai fermé des nœuds incalculables sur le bordel et le vivable, ensemble dans la même noirceur. Et j’ai parfois peur de ne plus les distinguer quand viendra le temps de les déballer.

 

De temps en temps je love mes dépressions dans le creux de mon lit, les yeux fuyants sur un écran de téléphone. Un petit radeau de subsistance dans une mer de choses inertes, en attente. Au-dessus du plancher et des sacs, une barrière inventée. Le temps que ça passe, le temps que ça revienne, le temps que ça prendra.

 

Le temps de faire repousser un peu les nerfs.

 


À propos de l’auteure:
À 23 ans, Alex a déjà réalisé son rêve de devenir réceptionniste. Cette passive-agressive au cœur tendre aime entre autres les chats persans, pleurer à chaudes larmes et le magasinage en pharmacie. Elle possède aussi sa propre chaîne YouTube, Grand-Mère Grunge, une bonne excuse pour parler de mode, de maquillage et se pogner les boules devant une caméra. En union civile avec son vibrateur, elle tarde encore à rencontrer la personne qui lui fera finalement l’amour dans une piscine de gâteaux Vachon.

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