Untitled-1

Un jour, en secondaire deux, des gens sont venus dans notre classe pour nous proposer de participer à Secondaire en spectacle. Qui est intéressé? Mon amie Geneviève et moi avons surpris tout le monde en levant la main. Tous les regards se sont tournés vers nous. Vous deux? Vraiment?

 

Fallait nous voir aller. Le genre de filles qui se promènent en rasant les murs et en fixant le plancher. Nous répondions à nos souliers en rougissant et en bafouillant lorsque quelqu’un nous adressait la parole. Nous arrivions souvent à l’école habillées exactement de la même façon. On faisait pas exprès, je vous jure. C’est juste qu’à New Richmond, quand tu avais 14 ans dans les années 2000 et que tu voulais t’habiller, y’avait à peu près juste le Croteau et le Pentagone. Pour la diversité vestimentaire, on repassera.

 

Qu’est-ce qui nous a donc pris? L’année précédente, j’avais fait partie d’une chorale d’enfants. J’avais même eu mon solo à moi, et sérieusement, je m’étais très bien débrouillée. J’avais une jolie petite voix de petite fille. Un an plus tard, j’avais beau essayer fort, les vitres se fissuraient à chaque fois que j’avais le malheur de m’essayer. Alors pourquoi je m’acharnais? Pas compliqué : c’est parce que j’étais conne. Aujourd’hui, je blâme la puberté et les hormones. Merci d’avoir scrapé ma voix, vraiment.

 

J’avais peur de m’évanouir en public. J’avais peur de sortir de chez nous. J’avais peur des gens. J’avais peur de tout. Dans ma condition d’agoraphobe finie, ce spectacle était un véritable suicide. Preuve à l’appui : une fois, nous avons enregistré l’une de nos pratiques pour pouvoir mesurer notre amélioration. Sur le vieux tape des années 2000, on entend notre coach nous dire « Comme ça quand t’es sur les nerfs, tu vas pouvoir penser aux petites taches de lumière sur le mur ». « J’toujours sur les nerfs », de répondre ma p’tite voix du tac au tac.

 

Pauvre petite chouette.

 

Geneviève avait beaucoup de talent. Moi aussi, j’avais beaucoup de talent. Mais dans autre chose. Geneviève était dix fois meilleure que moi, et notre coach ne ratait pas une occasion de me le rappeler. Devant Geneviève. En sachant que je manquais de confiance en moi et que nous étions constamment dans une espèce de compétition malsaine. Un point en moins pour la coach.

 

La générale s’est très mal passée.

 

On pourrait utiliser tout cet espace, avons-nous dit en voyant la grande scène sur laquelle nous allions performer. Notre coach a réfléchi, un doigt sur les lèvres, les yeux perdus dans ses pensées. Puis, frappée d’un éclair de génie, elle a tapé dans ses mains. –JE SAIS! S’est-elle exclamée. J’ai encore une meilleure idée. Vous allez vous planter au beau milieu de la scène, et ne faire absolument rien!

 

« Il est encore temps d’annuler », ont dit les autres à Geneviève suite à l’horrible générale. Je les comprends. Moi aussi, j’aurais voulu annuler.

 

« J’ai pu envie de le faire », ai-je dit au technicien avant d’entrer sur scène. « T’as le choix », m’a-t-il répondu. « Soit tu y vas par toi-même, soit j’utilise la force». Je n’allais pas chanter pendant trois minutes. J’allais m’infliger une crise d’angoisse foudroyante de trois minutes. J’allais me retenir de vomir pendant trois minutes. On comprendra que mon focus ne serait pas axé sur ma performance artistique. Mon objectif, beaucoup plus modeste que celui de gagner, était de ne pas vomir dans mon micro. J’ai atteint mon objectif. Mais par contre, on n’a pas gagné.

 

Armées de nos pantalons noirs à pattes d’éléphants avec de l’eau dans la cave et nos chandails à papillons commandés spécialement dans le catalogue Sears pour l’occasion, nous étions fin prêtes. Le spectacle commença : « J’aarrêterai tout… Pour ne vivre kaaaa… QU’AVÈCQUE TOI! »

 

Les gens dans la salle n’ont probablement vu que deux gamines timides qui chantaient maladroitement pendant trois minutes. L’une plutôt bien, et l’autre plutôt mal. Ni plus ni moins. Mais ce soir-là, quand j’ai accroché mon micro après notre performance lamentable, je l’ai accroché définitivement. J’avais su chanter. Je ne savais plus. Je ne ferais plus jamais aucun effort pour le réapprendre.

 

Suite au spectacle, étrangement, je ne me suis pas fait niaiser tant que ça à l’école. Peut-être que mon guts incroyable avait inspiré un certain respect. Ou, de façon plus plausible, ils avaient tellement honte pour moi que même le pire des bully n’osait pas m’attaquer là-dessus. C’était devenu un genre de tabou, comme si je venais de perdre un membre de ma famille. Comme si je venais de perdre ma carrière de chanteuse.

 

C’était l’histoire de ma carrière de chanteuse. Prochain billet, je vous parlerai peut-être de ma carrière d’écrivaine, nettement plus prometteuse celle-là.

 

Pour ceux qui veulent se gâter, c’est la 8 : https://play.google.com/music/preview/Tlajkusy2eirlav6ssnsiu6gpeq?utm_source=youtube&utm_medium=buylink

 


dcyr01À propos de l’auteure :
Elle est atterrie à 19 ans dans une chambre de résidences de l’UdeM. On lui a dit : « En passant, t’es inscrite en littérature. Arrange-toé. » Elle utilise depuis qu’elle sait tenir un crayon l’écriture comme moyen d’évacuer le cynisme et la mauvaise foi qui l’habitent. Parfois, elle se dit qu’elle a raté sa vocation et qu’elle aurait dû choisir la médecine. Puis elle se console en se disant qu’au moins, elle fait de bons gâteaux. Quand elle sera grande, elle sera traductrice. Certains prétendent qu’elle ne sera jamais grande.

D'autres beaux textes à lire aussi...