Salut Gilbert,

C’est moi, Véronique … pas celle qui a gagné un Gémeaux, non, plus celle qui était plutôt random dans la promotion 2005 au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, un peu brune, un peu grande, je chantais trop fort, peut-être tu t’en souviens plus.

Tsé, quand t’en as 10-12 nouveaux par année … je peux comprendre qu’à un moment donné … y’en a qui te marquent plus que d’autres.

C’pas grave.

 

Tu comprendras que les deux derniers jours, j’ai beaucoup pensé à toi. Je me suis rendue compte qu’à part dans tes cours … ou quelques mots à la bibliothèque … je n’ai jamais échangé réellement avec toi.

 

Faut dire que quand on s’est connus, j’avais 19 ans. Mes parents étaient impressionnés que tu m’enseignes. J’étais tétanisée par ta présence. Et pourtant aujourd’hui, on dirait que c’est ça que je regrette le plus … la possibilité d’échanger pour de vrai. Pas sur une machine, mettons.

 

Alors je me permets cette lettre, qui n’est pas partisane, Gilbert, tu peux continuer de lire. Ceci est une lettre nuancée, tu vas voir, aussi nuancée j’espère que toi dans Continental, un film sans fusil, plus nuancée j’espère que tout ce déchaînement de mots des derniers jours.

 

Je serai nuancée, mais pas têteuse, Gilbert. Je t’avertis.

 

Je vais te dire : tu es un des meilleurs profs que j’ai eu.

Je me souviens, une fois, tu me regardais être une marde dans le rôle de Catharina dans La mégère apprivoisée de Shakespeare lors d’un cours. Tu nous as interrompu, mon partenaire et moi, en disant : ‘Véronique, ça, c’est toi.’ Tu t’es mis à sauter en rond dans le local en hurlant ‘Tabarnak ! Tabarnak !’ Mes collègues ont ri. C’était vraiment gênant. Pis t’avais raison. J’ai la colère facile, Gilbert, t’avais bien cerné ça. C’est un moteur qui fait en sorte que je suis encore là, que je t’écris aujourd’hui.

 

Je me souviens que oui, tu prenais parfois une personne en grippe, pendant quelques temps. Tu étais dur. Tu allais loin, très. Et on l’acceptait. Et on se taisait. Et on espérait que ça tombe pas sur nous. On ne discutait jamais ton autorité. On te faisait confiance en se disant que de toute façon, c’était ça qu’on avait choisi, en venant étudier dans une école aussi réputée.

 

Sans savoir qu’autre chose que cette façon de faire était possible. Car bien sûr d’autres chemins existent.

 

Je conçois donc très bien que tu aies pu blesser énormément de gens. Et bien que ça me brise le coeur, je ne remets pas en doute leur souffrance.

Avec le mouvement metoo, en ce moment, on est à broil. Personnellement je crois qu’il y a du bon qui va ressortir de tout ça.

 

Au risque de me faire des ennemis – et qu’est-ce que je m’en crisse – je ne trouve pas qu’on peut qualifier ton enseignement de punitif.

Il était instinctif, bouillant, et sans doute … un peu on the spot, improvisé.

N’empêche que ça me fucke, Gilbert, que tu soies à bien des égards, indéfendable. Sur quelle technique t’appuyais-tu ? Où voulais-tu en venir avec ceux que tu ne lâchais pas d’une semelle ? J’ai lu un nombre incalculable de livres sur le jeu d’acteur, j’ai suivi des formations ici et ailleurs … et je pense que c’est un peu là où le bât blesse. J’imagine que toi tu le savais. Malheureusement, en 2017, à l’époque des plans de cours, des droits étudiants … tout sera questionné.

 

Tu étais certes très – trop ! – dur des fois mais aussi très aimant. Je le sais, j’étais là. Tu as brisé des gens, mais tu as contribué à en construire aussi.

Je pense que tu peux avoir fait un et l’autre, les deux tsé, dans une même carrière. Les choses s’additionnent souvent. Comme en impro : ‘oui, et’.

Tu nous as initié à éradiquer de notre vocabulaire le ‘oui mais’. Esti que tu as bien fait … ça ralentit tout … le ‘oui, mais’.

 

Ce concept devrait être enseigné à toute personne ayant à travailler dans un ensemble. Certainement pas juste à des acteurs. Et une société, c’est un ensemble. Pas une game où des équipes se confrontent, les gagnants, les perdants … les bons, les méchants.

 

Les avancées sur l’enseignement en art m’intéressent. Le poussage-à-boute, c’est contre-productif, mais le poussage au dépassement … ça se peut, je pense. Alors … Jusqu’où peut-on pousser ? Et comment savoir quand on atteint la limite de la personne qui se trouve devant nous ?

 

Je ne sais pas Gilbert. J’ai câlissement pas de réponse.

 

Je suis sûre que tu dois réfléchir à tout ça de ton bord.

 

Et on doit réfléchir nous aussi. Sur ce phénomène qu’on est en train de vivre. On est ensemble, là-dedans, les gens qui ont franchi la ligne et ceux qui ont eu leur ligne franchie.

 

Donc, oui identifions, posons des balises. Et après, surtout … décidons ensemble de qu’est-ce qu’on fait avec ça, de comment on s’éduque.

 

Parce que des limites continueront de se franchir tous les jours, entre individus. Partout. Dans toutes les sphères.

 

Pour finir Gilbert, je voulais te dire que je ne rêve plus la nuit à ton cours d’impro, ni même d’incarner Phèdre au TNM. Moi, je rêve d’espaces d’échange plus sensibles, plus inclusifs. Je rêve de citoyens qui condamnent moins, qui questionnent plus, et cherchent des solutions. De nommer les actes répréhensibles, tout en comprenant de quel endroit ils émergent, sans s’en extraire. Nous sommes un ensemble. Oui, et.

 

Merci pour tout, Gilbert. Pis … ben, bonne chance à toi pour la suite.

 

Bonne chance à nous tous, en fait.

 


veronique_pascalÀ propos de l’auteure:
Véronique vient de Longueuil et possède 2 chats obèses, comme 99% des femmes entamant la trentaine et n’ayant pas d’enfants. Véronique s’appelle Véronique et trouve que beaucoup de filles s’appellent Véronique, mais elle n’a pas trouvé de nom d’artiste satisfaisant encore (sauf Abeille et c’était pris). Alors elle prend vos suggestions.

 

Photo du Théâtre Rouge par Marc Cramer

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