Ce weekend, je suis retournée chez moi à la campagne. Je voulais me ressourcer, faire le vide, passer du temps dans la ferme de mon enfance.

En réalité, j’avais plus vraiment d’argent et mon père m’a fait un chèque que je me suis empressée d’aller chercher. Je me suis tout de même un peu promenée proche de la grange, pis c’est là que j’ai vu l’animal le plus défraîchi au monde, la chose la plus déchue qui soit : Chichie.

Chichie, c’est une chatte de ferme qui meurt pas. Elle a le corps maigre, le regard amer, et des pics pics de pognés dans son pelage, bin, pelage, c’est un grand mot là.

Un jour, elle s’était subtilement faufilée dans la maison et elle avait chié sur le lit de mon frère. De là son nom.

Depuis ce temps, elle caresse un rêve bien précis : réussir à entrer dans la maison de nouveau. C’est son seul but, sa quête ultime.

Elle est cachée dans le foin, mais ses yeux se remplissent d’étincelles d’espoir quand elle entend le bruit de la porte de la maison ouvrir. Prête à tout, elle rôde près de la galerie en se convaincant qu’on va sans doute être assez caves pour gentiment l’accueillir dans notre demeure.

Chichie vit dans le déni.

Elle doit rester dehors, parce que c’est un chat de ferme. Un chat de ferme c’est facile à identifier :

  • Soit ça vit un mois, soit ça vit vingt ans. Y’a pas de juste milieu dans la durée de vie d’un chat de ferme.
  • Un chat de ferme ça mange trois choses : Des souris, des mulots, et de la nourriture pour chats cheap achetée à la COOP. Sur la grosse poche de moulée à chat, il est écrit « moulée pour chat de ferme ». Si ça, c’est pas assez clair à ton goût. Quand la poche de moulée est vide, les chats se couchent dedans pis c’est tout simplement de toute beauté.
  • Un chat de ferme, c’est souvent blessé, à cause des batailles entre matous. Cela dit, c’est pas une petite plaie sur l’oreille gauche qui empêche un chat de procréer et de vivre sa vie au gré des saisons.
  • Un chat de ferme ça a toujours le même nom : Si y’est orangé, y va s’appeler Caramel. Si y’est noir, Noireau, pis si y’est gris, Ti-Gris. Le souci d’originalité est proportionnel à l’amour qu’on a pour eux. La plupart du temps sont gris, gris garnotte, comme Chichie, mais elle, on lui a donné un nom de marde pour qu’elle porte le fardeau de ses erreurs toute sa vie.

Des fois, y’a du monde de la ville qui viennent déposer des chats de ville sur les fermes en se disant « y va avoir une belle vie dans la nature ». Ces chats-là ne vivront pas longtemps. Ils deviennent un peu comme un amoureux que t’as rencontré en échange étudiant à Madrid en 2008 : au début c’est bin beau, mais ça tough jamais.

Ces chats-là ne passent pas inaperçus. Leur pelage est soyeux, ils ont faim et ils pensent que tout leur est dû :

« Bonjour à tous, mon nom est Fluffy Love, est-ce que quelqu’un aurait l’obligeance de m’indiquer le chemin vers les cannes de thon frais bio? Non? Ok alors, j’imagine qu’il ne me reste qu’à me laisser mourir sur cette botte de foin, future sépulture, signe de mon important passage sur cette planète… »

Pis les autres chats sont comme : « TA YEULE ».

Un vrai chat de ferme, ça se débrouille. Ça survit. Ça vit en gang. Comme les enfants perdus. Y’a pas d’affaire de se faire brosser, de porter un collier mauve à grelot, ou encore, de se faire soigner : pour un chat de ferme, le vétérinaire c’est l’équivalent d’un dentiste dans les années 30: une légende.

De toute manière, quand un chat de ferme tombe malade, y’est genre content : les chats de ferme sont les seuls chats à ne pas posséder neufs vies, parce qu’au bout de la première, sont déjà tannés.

Sauf Chichie. Elle, elle ne se tannera jamais. Voici donc, une photo de mon frère qui rigole avec ladite chatte de ferme.

Photo de couverture par Phil Roeder sur Flickr.

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