Pour toi, que je ne nomme pas. Je voudrais juste que tu me lises et que tu saches que je t’aime et que je te vois. Et que je le vois, lui aussi. Ou … ça avec. Je sais pas.

 

D’aussi loin que je me souvienne, le mien, il a toujours été là. Et toi ?

 

Je me souviens de lui, petite, pendant les cours de patinage artistique, entourée de 500 fillettes plus petites que moi, meilleures que moi et portant des wrap around en lycra plus jolis que les miens … il me parlait tellement fort dans l’oreille qu’il m’est arrivé d’espérer être sauvée par le regard compatissant de l’instructrice de 13 ans …

Je me souviens des messes basses dans la cour d’école, dans la rue, dans les sous-sols de mes voisines. Il me chuchotait que oui, j’étais sans aucun doute leur sujet de conversation, à cause de ma nouvelle coupe de cheveux douteuse.

 

Il te rend égocentrique et te suce tout ton jus, faisant de toi le centre d’un monde où tous ont potentiellement quelque chose à te reprocher … alors que toi, tu veux juste être irréprochable.

Tu espères qu’il va partir pour toujours, mais ce que tu ne comprends pas, c’est qu’il est soudé à ton corps.

 

Je me souviens de nos visites, ma mère, mon frère, lui et moi, à l’hôpital.

Mon frère étant atteint d’une maladie chronique … le salopard me demandait si les gens seraient aussi gentils avec moi qu’avec lui si je me cassais une jambe … si les gens s’en rendraient compte si je disparaissais.

Ces connards sont trash, sans égard à l’âge.

 

J’avais 6-7-8 ans.

Mes parents disaient de moi que j’étais hypersensible, parce que tout ce que je retenais ressortait à des drôles de moments, sans que je n’aie le contrôle sur les éruptions.

En général, ça se traduisait par moi qui quitte le groupe d’amies pour aller ‘prendre l’air’ – Véronique a ses états d’âme, disait la mère de Laurence – sur un ton qui associait mes retraits à du caprice.

 

Je me souviens qu’il me blâmait pas mal d’attirer l’attention comme ça.

 

Mais tsé … très tôt, les cris et les jeux de petite fille, j’ai su que je les aimais pas vraiment et j’ai compris ce que je devais faire : endurer 1h de niaisage, et tout à l’heure, récompense ! Écouter des films en flattant le chat.

Ça, c’est le fun … les films et les chats.

Les films et les chats, ça parle pas dans le dos. Les films et les chats, si tu les choisis avec soin, ça finit bien et ça ronronne.

 

Je suis devenue habile à faire semblant. On peut pas tout le temps se retirer du groupe pour vivre des ‘états d’âme’.

 

Toi aussi, tu es super habile.

Moi, c’est au secondaire que j’ai ‘masteré’ l’art de jeter de la poudre aux yeux à mes interlocuteurs. Toi aussi.

Personnellement, ça m’a permis de survivre à la jungle adolescente. J’ai perfectionné mon persona de fille qui a du fun, qui sourit, qui fait des blagues, qui s’implique. J’ai embarqué dans toutes les activités possibles. J’ai développé tout un paquet de trucs pour le faire taire.

J’ai retenu ma leçon : ‘si tu te tiens occupée, y’aura pas d’états d’âme’.

Tu me ressembles vraiment sur ce point, je m’en veux parfois, parce que je sais que tu m’as regardée comme un genre de modèle. Tu t’es sans doute dit que j’avais l’air de savoir ce que je faisais. Je voudrais te dire aujourd’hui que j’en ai aucune crisse d’idée, comme 99.9% des gens.

 

—-

 

Et un jour, le coeur et le corps lâchent. Un choc, un événement plate. Et là … il prend toute la place.

Toutes mes tentatives de le contrecarrer en m’occupant, en buvant, en baisant, en écrivant, en chantant, en riant plus fort que tout le monde et en essayant d’être le clown de service … se sont avérées fuckin vaines.

 

Toi aussi, y’a eu un point de rupture, non ? Quand exactement as-tu commencé à décliner les invitations ? À ne plus répondre aux textos ?? À skiper les partés de Noël et les fêtes ???

 

—-

 

Ça fait 3 ans qu’il est en freelance … ce truc qui est une part de moi que je dois … Écouter.

Ouin, aussi weird que ça puisse paraître. De toute manière, maintenant, si je n’écoute pas … je tombe malade. Il a comme acquis des skills, il me crisse K.O. sur un esti de temps.

 

Faque je le laisse jaser. Bon … quossé que t’as, vieux bum. Quand il part, en général, c’est pas tant ce qu’il dit qu’il faut que j’entende.

Y’a une petite fille avec une coupe champignon douteuse quelque part qui a besoin d’être vue, entendue et écoutée.

 

—-

 

Y’a rien de moins sexy que cette histoire-là.

Elle résonnera j’espère mais surtout chez toi.

On est tellement prompts – moi incluse – à juger pis condamner. Ce qui fait que le jour où tu te découvres une bibitte sur l’épaule, plutôt que d’aller chercher de l’aide, tu restes pogné avec … à mal feeler dans ta chambre, incapable de te lever. Et gêné d’expliquer pourquoi tu en es là.

 

Les brèches et les bèches de ton dedans, elles sont toutes aussi vraies, et si tu t’en occupes pas, elles te gêneront et t’empêcheront d’avancer bien plus qu’une patte cassée.

 

En espérant que tu me liras. xxx

 


veronique_pascalÀ propos de l’auteure:
Véronique vient de Longueuil et possède 2 chats obèses, comme 99% des femmes entamant la trentaine et n’ayant pas d’enfants. Véronique s’appelle Véronique et trouve que beaucoup de filles s’appellent Véronique, mais elle n’a pas trouvé de nom d’artiste satisfaisant encore (sauf Abeille et c’était pris). Alors elle prend vos suggestions.

 

Illustration : Sara-Leila

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