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J’allais accrocher nos bas de Noël sur le bord de la bibliothèque – on n’a toujours pas de foyer – quand tu m’as dit d’attendre un peu.

Je comprenais pas pourquoi tu voulais que j’attende. C’est pas une tâche super longue à faire pis c’était la dernière.

Toutes les décorations étaient installées, le sapin était fait, les lumières allumées. Il ne manquait que nos bas que tu voulais pas que j’installe pour une raison que je comprenais pas.

 

– Mais pourquoi ?

– Attends, j’te dis.

– Y m’reste juste ça, on va pouvoir manger après. T’as envie de manger quoi, d’ailleurs ?

– Veux-tu déposer les bas par terre pis attendre une seconde s’il te plaît ?

 

T’avais moins de fun dans ta voix pis ça me tentait pas de me chicaner. J’ai donc déposé les bas par terre et je me suis assise devant la bibliothèque.

J’ai attendu.

T’étais dans la chambre en train de chercher je savais pas quoi dans les tiroirs de ta commode.

T’avais bien caché le truc que tu cherchais parce que je pense que t’as ouvert les huit tiroirs en ponctuant tes gestes de “ben voyons, j’ai mis ça où?”.

Quand tu t’es exclamé “AH”, j’ai su que t’avais trouvé.

 

T’es arrivé devant moi avec les mains dans le dos et ta p’tite face de gars énervé de manger du gâteau de fête.

 

– Qu’est-ce que tu caches ?

– J’t’ai fabriqué quelque chose.

– T’as fabriqué quelque chose ? Avec tes mains ? Pis t’es pas blessé ? T’sais, t’es pas super habile avec les constructions, d’habitude.

– J’suis pas blessé.

– T’as l’air fier de ton coup.

– Pas pire.

 

Tu m’as tendu un paquet difforme enveloppé dans du papier bleu avec des bonshommes de neige dessus.

Tu m’as dit de l’ouvrir et j’ai caressé momentanément le projet de te faire languir parce que t’étais bien trop beau avec tes pieds qui piétinaient d’impatience et tes mains qui savaient plus si elles préféraient être à l’intérieur ou à l’extérieur de tes poches de jeans, mais tes yeux insistaient fort pour que je déchire le papier rapidement.

 

Dans le papier, roulé sur lui-même, un bas de Noël fait en espèce de patchwork inégal.

Je l’ai soulevé, l’ai regardé de tous les angles avant de te demander “C’est pas un bout de ta chemise bleue, ça?”.

 

– Oui, c’est la chemise que je portais lors de notre premier rendez-vous.

 

Pis là, j’ai vu.

Tu m’avais fabriqué un bas avec des bouts de nous.

Le patchwork de notre vie à deux.

 

Y avait ta chemise bleue, mais aussi la serviette de table rouge sur laquelle je t’avais laissé mon numéro de téléphone. Un morceau du foulard que tu m’avais prêté parce que j’avais froid. Je reconnaissais le motif des mitaines de four pour la fois où t’avais essayé de me faire un soufflé, mais que ça avait plutôt viré en catastrophe. Le bracelet d’amitié que je t’avais tissé dans l’avion vers le Pérou et que je t’avais obligé à porter pendant un an te narguant de ne pas être capable d’une aussi grosse preuve d’amour. Un bout des chaussettes de laine que je t’ai volé avant qu’on habite ensemble et que j’ai usé jusqu’à ce que mon talon touche au plancher. Une partie de la housse de couette qu’on a achetée pour notre premier appartement.

Des dizaines de petits bouts de notre histoire, les petits bouts qui ont fait notre nous, avec nos éclats de rire et nos moments yeux-mouillés. Des fragments de toi-pis-moi que t’avais découpé tout seul et cousu tout seul, avec tes mains qui m’aiment et du fil pour faire tenir notre vie sur un bas de Noël.

 

J’avais les yeux trop dans l’eau pour voir comme il faut tous les autres instants que t’avais choisi de coudre ensemble.

Le bas était tout croche et les coutures avaient l’air de pouvoir flancher à la suite d’un éternuement, mais c’était l’affaire la plus belle que j’avais vue de ma vie.

 

– Je l’ai fait tout seul, t’sais.

Je te regardais, la morve au nez et du sourire amoureux plein la face.

– C’est parce que c’est notre cinquième Noël pis que je voulais faire ça spécial.

 

J’ai pris ton bas qui était par terre et celui que tu venais de m’offrir et je les ai accrochés dans la bibliothèque.

J’ai remis mon ancien bas dans la boîte des décorations. J’ai pris ton visage entre mes deux mains et je t’ai embrassé pendant longtemps-longtemps.

Tu m’as serrée, j’ai essuyé mes yeux.

J’ai regardé le bas et j’ai souri.

 

– Vas-tu m’aimer assez longtemps pour m’en fabriquer un autre ?

– Je vais t’aimer assez longtemps pour même t’en fabriquer des minis.

 

FIN

 

Je te souhaite du temps rempli de chaud dans le coeur, de doux dans le sourire, de yeux qui pétillent et de caresses qui réconfortent. Des bas de laine, une doudou, de la lecture et un chocolat chaud. Une épaule pour t’y endormir et des mains qui sont là si t’as besoin. Joyeux Noël, N.xx

 


Nancy95À propos de l’auteure :
Nancy B.-Pilon enseigne, écrit, et passe le reste de son temps de gérer cette double-vie. Porteuse de robes convaincue, elle se déplace à vélo, toutes températures confondues (oui, c’est CE genre de fille). En 2014, sa nouvelle “C’était au printemps, t’en souviens-tu”, s’est retrouvée à la page 107 du recueil de nouvelles NU, paru aux Éditions Québec-Amérique. Elle travaille à l’écriture d’un roman jeunesse et sur d’autres projets top-secrets, entre deux activités pédagogiques et une escapade en avion.

Crédit image: Flannel Queen

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