Je vous jure que j’ai été un chat dans une autre vie.

Quand l’hiver commence, c’est vraiment épouvantable, je pense pas aux itinérants je pense aux chats de ruelle pis j’angoisse. Tous les chats qui vont peut-être mourir gelés en dessous de galeries, déchiquetés par les souffleuses pis recrachés sur les enfants qui attendent sagement l’autobus. Je me dis qu’il y en a sûrement quelques-uns qui vont se coller la langue sur un poteau de galerie ou sur la ceinture d’un punk. D’autres qui vont sucer des blocs de calcium pis qui vont mourir de soif après une demi-journée. Peut-être même qu’il y en a qui vont se faire embrocher par un glaçon tombé du toit. Shit, des fois je shake ma mamie dans son urne pis je prie un peu pour les humains pis vraiment longtemps pour les chats.

En tout cas, l’été passé y’ a une maman errante qui a pondu six petits en dessous de mon cabanon. Je sais pas ce qu’ils ont on dirait qu’ils sont croisés avec des chevreuils ils ont des triples mitaines. Huit orteils sur les pattes d’en avant pis six sur celles d’en arrière. Fait que là en tout cas c’est l’été c’est pas si pire tsé je me dis, bon, je vais les attraper, les redistribuer à temps pour l’hiver pis ça va ben aller. Fait que je passe l’été à essayer de les amadouer. Chaque matin je sors avec ma robe de chambre pis mes crottes de yeux, une poignée de minouches, j’ai la tête en bas pis je dis « minou minou minou minou minou minou minou minou minou minou ». J’explique à mes voisins que j’ai pas de maladie mentale, c’est juste que j’ai déjà été un chat dans une autre vie pis là je sens vraiment qu’il faut que je les sauve tsé, fait que pouvez-vous faire attention de pas leur passer dessus en char s’il vous plaît? Merci c’est ben fin.

J’en attrape un premier je le lave, je le donne. Jusqu’à maintenant ça se passe bien. Le dimanche d’après j’invite une amie chez nous pour essayer d’en attraper une couple. On sort avec un petit bol de lait pis on rôde autour. Mon char est stationné en avant du cabanon pis on rit parce que les minous sont allés se chercher une carcasse de poulet dans la container pis qu’ils se sont fait un gros festin. C’est cute y’a des petits os partout autour de mon char. Des os pis des mouches mettons. Cette journée-là les chats sont moins nombreux, la mère elle par exemple elle nous regarde on dirait une hyène. Doux doux le chat je vais les sauver tes bébés check moi la face je suis pleine de bonne volonté. Il doit faire trop chaud je sais pas les chats sont juste pas là. On se reprendra, que je dis à mon amie.

Le lendemain matin je m’en vais travailler. Il fait genre mille degrés, je me stationne au soleil. Quand je reviens chez nous je trouve dont ben que ça sent la marde pis comment ça se fait qu’il y a 548 mouches autour de mon char donc? Les chats ont mangé le poulet sur mon hood ou quoi? Ma tête commence à savoir ce que ça veut dire mais mon coeur veut pas pentoute.

J’arrive à la maison, je m’asseois dans le gazon pis je regarde les petits points verts sur mon char blanc. Oli arrive, je lui dis sans respirer :

–  Oli câliss, ouvre mon hood pis dis moi si y’a des chats morts dedans.

– Aaaaaaaaaaaaaaaarrrrkkkkkkkk non.

Mon voisin arrive en même temps.

– Dave câliss, ouvre mon hood pis dis moi si y’a des chats morts dedans.

– Okay.

Il check.

– Je vois pas vraiment là, mais en tout cas, ça sent vraiment le mort.

J’appelle au garage.

– Salut Bety, je pense qu’il y a des animaux morts dans mon moteur de char.

– Des animaux à poils ou à plumes?

– Des bébés chats.

– Okay ma belle fille, amène-moi ton char je vais donner un shampooing à ton moteur.

Je sanglote comme une enfant. Je vais lui porter mon auto. Il m’explique que mon moteur dégage de la chaleur pis que les minous se sont cachés dedans pour se réchauffer la nuit. J’attends une demi-heure que le shampooing agisse (c’est pour de plus beaux reflets). Le mécanicien revient avec mon trousseau de clés.

– Ouais, une chance qu’on a un gros drain en tout cas, y’avait pas mal de monde là-dedans.

Je manque lui dégeuler dessus, je paye je le remercie pis je rentre chez nous.

J’ai une peine grosse comme la terre pis un char qui sent crissement la gomme balloune.

Ah oui en tout cas y’en restait deux après, je les ai attrapés pis je les ai donnés. Donc j’en ai sauvé trois pis j’en ai tué trois. C’est pas siiiiii pire que ça, là. Non?

Le chat qui a peur de la sardine.

Le chat qui se fait laver avec du liquide à vaisselle.

La fille qui fait des yeux de bambie à son chum pour pouvoir garder le chat (fail).

La mère qui veut me manger la face.

Crédit photo de la une : Clin d’oeil.

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