J'étais à Paris

Allons enfants de la Patrie

L’air que j’ai dans la tête en écrivant ces mots n’est pas celui des instruments à vent. J’entends ici la mélodie de Gainsbourg et son âme reggae, dans toute sa naïveté. Dans la paix qu’elle insuffle en moi.

 

J’ai un amoureux musicien qui parfois s’envole pour Paris.

 

Pour Hubert et moi, se séparer ne serait-ce qu’une seule journée est un calvaire. L’idée de ne pas pouvoir écraser ma joue contre la sienne quand j’en ai envie, quand j’en ai besoin me serre le cœur. La distance entre nos corps fait mal, nous brûle de l’intérieur. Elle est invivable. Physiquement insupportable. C’est ainsi. Notre amour est fusionnel. Comme ils disent.

 

Son voyage devait durer un mois.

Après une semaine, je me suis acheté un billet d’avion et je suis allée le rejoindre dans la capitale française.

Le jour de mon arrivée, nous nous sommes donné rendez-vous à la Gare du Nord. «Cherche l’escalier Eurostar», il m’a dit.

Ma valise, bien que belle et bleue, devait peser au moins une centaine de milliers de livres. J’étais au sous-sol, je devais me rendre au deuxième et les ascenseurs jouaient à cache-cache.

 

À la troisième marche, j’étais déjà en sueur, mes bras me criaient pitié, mais je ne me décourageais pas.

Hubert m’attendait là.

 

C’est à ce moment qu’un vieil homme, en tout cas assez âgé pour avoir les cheveux blancs et des lunettes à foyer, a posé sa main sur mon épaule en disant :

– « Vous permettez? »

– « Oui, mais c’est vraiment lourd, au moins une centaine de milliers de livres. »

– « Les valises des femmes pèsent toujours une tonne. »

 

Avec sa force et mes « merci » répétitifs, nous y sommes finalement arrivés.

Je remerciais encore l’homme aux verres progressifs quand j’ai entendu Hubert crier mon nom de plus haut encore. Il avait un sourire grand comme le monde. Il s’était mis beau, avec un grand manteau de laine et un col roulé, des bottes de cuir et ses cheveux bouclés. Les joues rasées et les yeux heureux, il a descendu les marches dans une vitesse folle, pressé, maladroit, comme pour les pas d’une danse compliquée.

Je me suis mise à courir vers lui, traînant tant bien que mal ma valise et mes jambes figées par le bonheur de voir son visage.

Nos corps se sont enfin soudés, reconnus et serrés l’un contre l’autre dans une force que je ne nous connaissais pas.

Son cou sentait nos soirées à regarder la télé et sa bouche goûtait le café. On s’est embrassés jusqu’à en être essoufflés.

Le vieil homme nous a longtemps regardés et je crois bien qu’une toute petite larme traînait là, sur le bord de son œil droit.

 

En sortant de la Gare du Nord, j’ai pris des photos en croyant que le décor était exceptionnel, alors qu’en fait, la ville tout entière est une merveille de beauté.

Nous sommes allés déjeuner dans un petit restaurant et en passant la porte d’entrée, Hubert m’a expliqué que les Parisiens ont une sorte de passion étrange pour les terrasses, que malgré la pluie et le froid, ils préfèrent toujours être assis à l’extérieur.

Peut-être pour fumer la cigarette, je me suis dit, ou peut-être pour voir les gens passer.

 

J’ai calé mon jus d’orange et nous avons pris le métro jusqu’à l’appartement, situé dans le 20e arrondissement. Un quartier jeune avec des librairies et des boulangeries à tous les coins de rue.

Chaque fois que je voyais quelque chose, que je croisais le regard de quelqu’un, mon cœur se gonflait comme un ballon d’hélium et mes orteils quittaient le sol en riant.

 

À un moment, Hubert a tordu la main qui se réchauffait dans sa poche et m’a dit « Retourne-toi ».

 

La tour Eiffel était là, debout, grande et élégante, comme une jolie dame dans sa robe de fer.

 

Un matin, il a quitté pour Strasbourg.

Le billet pour un voyage aller-retour en TGV était trop cher pour mon modeste budget. Je suis donc restée.

 

Paris et moi, toutes seules, ensemble, comme deux nouvelles amies.

Je suis d’abord sortie pour m’acheter croissant et café.

Je suis revenue à l’appartement et je me suis mise belle, avec le rouge à lèvres et la ligne noire sur les yeux, en imitant Jean Seberg dans À bout de souffle.

J’ai enroulé un grand foulard bleu autour de mon cou et j’ai libéré mes cheveux, puis je suis partie à la recherche du café le plus ensoleillé.

C’est en haut d’une butte que j’ai trouvé. La terrasse était inondée de soleil. Toutes les chaises, chacune des tables, le moindre cendrier baignaient dans la lumière du jour. D’une belle arrogance. J’ai lu un livre, Comme Ulysse, rempli de mots qui me racontent comme je n’ai jamais été racontée. Chaque page tournée marquait le temps comme les rougeurs sur mon front, mes joues, mon nez.

Et je ne suis pas rentrée.

 

Nous sommes revenus à Québec et déjà, le prochain voyage à Paris était planifié.

Hubert devait s’y rendre, une semaine pas plus, du 11 au 18 novembre. Mais pour des raisons plus ou moins importantes, la tournée a été annulée.

Hubert est resté.

 

Et les attentats ont frappé.

 

Le 13 novembre.

 

J’aurais pu m’y perdre, en le perdant lui. Un cri de souffrance monte en moi. Ma tête est lourde et mes mains tremblent.

 

Et je pense aux cœurs brisés.

 

Une femme qui ne sentira plus jamais la chaleur de son Ludo sous les draps quand il fait froid, qui n’entendra plus sa voix, mais qui n’oubliera pourtant jamais qu’il aimait sucrer son café par deux fois. Ils s’aimaient depuis 10 ans.

 

Un homme qui, ce matin, a cru voir sa femme marcher dans les rues du quartier, qui tout de suite l’a trouvé belle, si belle qu’il a pensé mourir. Elle lui manque et comme en son hommage, il se plisse le nez avant d’éternuer.

 

Une mère qui, vendredi soir, a dû expliquer à ses filles comment papa est mort et pourquoi il ne reviendrait pas, qui a pleuré malgré elle en pensant à Manu, à sa façon qu’il avait de la prendre dans ses bras et de la serrer si fort que ses os se cognaient entre eux, à ses yeux doux quand elle posait sa main sur sa joue.

 

Un jeune couple qui, percé par les balles, savait que ses derniers instants marqueraient à jamais le plancher du Bataclan. Mathias et Marie qui, allongés l’un près de l’autre, se sont échangés des mots d’amour et des baisers douloureux, en pensant qu’au moins, ils mourraient ensemble.

 

Rien au monde ne peut se mesurer à l’amour.

Pas un fusil, pas une bombe.

Ni eux, ni personne.

Pas même la mort.

L’amour vaincra.

Et l’amour a déjà gagné.

Le bateau est battu par les flots, mais il ne sombre pas.

 


noemie987À propos de l’auteure :
Noémie Doyon est une bouteille d’eau pas de bouchon. C’est la Nancy Spungen des temps modernes, obscénités en moins, mais ça dépend quand. Elle n’aime ni les légumes, ni les fruits, préfère de loin le chocolat et le Kraft Dinner. Beginners est son film préféré. Elle adore lire les romans de Marc Levy. «Crotte» est son mot favori. Elle est allée à Cuba et n’a pas aimé ça. Elle ne porte pas de brassière et voici le nip de sa carte de crédit: 12572.

D'autres beaux textes à lire aussi...