C’est l’automne.

L’Halloween approche et on apprend que l’on est entourés de monstres.

 

Le timing est burlesque.

 

Y’a beaucoup de personnes qui semblent découragées par cette présence fantômesque menaçante qui semble hanter nos rues. Y-a-t’il vraiment autant d’agresseurs que de statuts #metoo?

 

Le problème, c’est que la plupart des agresseurs ne considèrent pas qu’ils en sont.

 

Moi, pour mon #metoo, j’aurais raffolé d’une anecdote sans équivoque, avec un coupable cagoulé, maraudeur de pénombre qui m’aurait embrochée à coups de katana en riant Méchant-de-Disney-style.

 

Pardon matante Mireille, j’t’avais prévenue que mes textes étaient PG13.

 

Pas de chance, j’ai eu un abus doux. Avec un gars qui me respectait parce qu’on était amis.

 

Moi au moins, je n’ai pas la scène-spectacle, celle que l’on censure. Celle pendant laquelle Mireille va en profiter pour aller aux toilettes au cinéma. Ça tombe bien des fois, une bonne scène de viol!

 

Je sais pas si j’ai eu la scène de porn parce que j’m’en souviens pas mais justement, coucher avec une fille au bord de l’oubli, ça ne doit pas être « toute qu’une ride ».

J’pense même pas avoir eu la scène de porn. Et dieu sait que les standards sont low, en porn.

 

 

Mais de toute facon, la pire partie de l’histoire, c’est pas la scène qui choque les matantes.

 

La pire partie de l’histoire, c’est lorsque les autres ne te croient pas.

 

Bien sûr, toutes les agressions ne se valent pas.

Il y aura toujours les Hitler et Freddy Krueger des agressions sexuelles, point Godwin des viols.

 

Loin des feux de la rampe où se pendent les personnalités publiques, la plupart des abus sexuels sont psychologiques.

Ils s’inscrivent quelque part dans les zones grises du consentement. Là où c’est pas tout à fait clair-obscure.

 

C’est une de ces rencontres du 2e type qui a détruit tout ce que je préférais chez moi.

 

 

On a violé ma crédibilité.

Y’a des gens, quelque part dans le monde – plus proche que Séoul – qui croient que je suis assez zélée pour inventer une relation sexuelle non-consentante.

 

J’comprends, de ne pas vouloir qu’un ami pourrais être le méchant dans l’histoire.

J’voulais pas non plus que mon meilleur ami en soit un… j’y ai pas cru non plus.

 

Même si c’était moi la proie.

 

 

J’ai vécu dans le déni pendant un moment. Parce que je ne voulais que rien ne change. Je voulais que ma vie soit pareille qu’avant. Quand j’faisais encore confiance à tout le monde.

 

De toute façon, mon best, je le connais. C’est pas un agresseur, il a pas été violent.

Lui y’est nice, je le connais. Anyway, je suppose qu’un agresseur doit être violent au quotidien parce que moi, j’en connais pas.

 

Et après une nuit à être malade sans vomir, j’me suis rendue compte que j’avais une bactérie mangeuse de chair. Ça me bouffait et ça n’allait pas arrêter jusqu’à ce que je la sorte. J’étais prise de hauts le coeur vertigineux face à la résilience qui était attendue de moi.

 

Dis rien. Gâche rien. Ne sois pas une source de problème.

 

Mais c’était soit ça ou continuer à mourir comme si de rien n’était. Enterrée vivante sous un mensonge qui allait façonner notre relation.

 

C’était mon ami. Et un féministe.
Il allait comprendre.

 

Je lui ai écrit. Expliquant avec autant de douceur que mon abus doux que c’était pas juste de sa faute, que je comprenais comment lui avait vécu cette nuit-là. Comment moi j’étais mal à l’aise mais que je ne lui en voulais pas parce que je suis full chill mega relax comme dirait Jocelyne dans Radio Enfer.

 

Et ensuite il s’est excusé, il a compris qu’il avait mal agi ce soir-là et ensuite on est allés bruncher.

 

Just kidding.

 

Évidemment qu’il a mal réagi. Parce qu’il n’existe pas de bonne façon d’annoncer à quelqu’un qu’il a été ton agresseur.

 

Il a dit que j’inventais ça. J’me suis fait traité de sorcière. On m’a dit que je criais au viol. Des amis trouvaient que j’exagérais…

 

Et tout d’un coup tout le monde avait une opinion sur une soirée où personne n’était présent.

Des collègues « savaient » ce que j’avais accepté ou pas.

 

 

Et soudainement, j’étais seule.

Seule et méprisée.

 

 

Avec le mouvement #metoo, j’ai lu beaucoup de « tu n’es pas seule ».

La solidarité a chatouillé mon humidité oculaire, mais je dois vous dire: c’est faux.

 

À partir de ce moment où on a été seules avec eux, on est seules.

 

C’est nous toutes seules qui deal avec notre tête.

 

C’est nous toutes seules qui deal avec les changements invisibles sous l’épiderme.

Nous toutes seules qui iront en thérapie dans un cubicule sans charme du CLSC dans l’espoir de « get over it ».

Nous toutes seules avec l’infirmière durant les prises de sang.

Nous toutes seules qui vont devoir expliquer au nouveau chum que si on mouille pas, c’pas parce que ça nous tente pas, c’est juste que le corps est brisé. $ExXxY..

 

Nous toutes seules face aux policiers.

Nous toutes seules pendant l’interrogatoire.

Nous toutes seules avec l’avocat.

Nous toutes seules quand le jugement tombe du mauvais côté de la justice.

 

Nous toutes seules avec beaucoup moins d’amis autour de nous.

 

Et le seul témoin du trauma défendra dur comme l’acier inoxydable que ce n’est pas arrivé.

 

Et toutes seules dans nos draps, submergées par l’immensité de toute cette solitude englobante, après un autre de ces osti de débats féministes avec un ami où on s’est fait répondre « Anyway toi on sait ben, t’es trop sensible par rapport à ce sujet-là ».

 

Une fois dévoilée au grand jour, une fois pu de chum, une fois que les gens s’attendent d’emblée à ce que l’on agisse « de façon professionnelle » en sa présence; on se dira « j’aurais jamais dû le dire ».

 

La honte est une MTS.

 

J’ai pas envie de conseiller aux autres d’en parler. Personnellement, ça m’a fait beaucoup plus de tort.

 

J’pas certaine que ça vaut le coup.

 

Mais là, tout de suite, c’est le temps de créer une société où ça vaut le coup de dénoncer.

 

Ou une vraie discussion est possible par rapport aux limites individuelles.

Et avec une communication plus systématique entourant la sexualité.

Discuter des nouvelles normes, sans se sentir attaquée par le changement.

 

Ceci n’est pas une chasse aux sorcières, c’est un séminaire du savoir-vivre.

 

Le sexe est le royaume de la communication non verbale et la communication verbale est assez tough comme ça.

 

À force de démoniser les agresseurs, on a formé deux équipes. Les violeurs et les violés et il n’existe aucun terrain où les deux peuvent se rejoindre.

 

Personne ne veut être dans la team agresseur, alors l’autre team est une crisse de folle de raconter un match fantôme.

 

Mais on est la même team.

Et si on redéfinit les standards de la décence tous ensemble, on essaye de se mettre sur la même longueur d’onde et on diminue le futur nombre de victimes.

 

C’est comme des reverse-points.

 

 

Et la première étape pour pouvoir ouvrir une discussion saine, c’est d’arrêter de mettre tous les agresseurs dans le même panier-percé.

 

J’pense pas que c’est l’étape la plus importante, mais pour l’instant c’est la seule qui soit dans notre cours.

 

 

T’es pas nécessairement une terrible personne si t’as mal compris les signaux une fois.

T’es pas nécessairement une terrible personne si t’étais saoul et insistant.

T’es pas nécessairement une terrible personne si tu pognes une hanche maladroitement parce que tu ne savais pas c’était quoi la limite.

 

T’es une terrible personne si ta graine est plus grosse que ta compassion.

 

Pis tes gestes peuvent avoir de terribles conséquences, même si t’es pas une terrible personne.

 

Mais tout comme j’ai pas envie de me chapeauter en victime, je n’irai pas peinturer « abuseur » à l’encre indélébile sur un front.

 

 

Il ne faut pas juste des #metoo, on a besoin de témoignages de gens qui ont déjà dépassé les bornes et le réalisent aujourd’hui.

 

On a besoin d’un #ididittoo.

 

Admettre ses torts, ça prend autant de courage que d’admettre les torts des autres.

 

 

Fack. On fait une révolution, la gang?

 


Catherine95À propos de l’auteure :
Catherine Thomas. Tite-Jo connaissante notoire. Auteure drôle, paléontologue aguerrie et collectionneuse d’histoires. Elle n’aime pas le Nutella et le bacon alors oui, vous pouvez la mépriser. Mais méprisez-la pas trop parce qu’elle a aussi un match de 94% avec Yoda sur Lovecalculator.

 

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