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MÉRITE : Le mérite est ce qui rend une personne digne d’estime, d’éloge, de considération ou de récompense au regard de sa conduite ou des obstacles surmontés.

 

Tiens, l’ami. Prenons un réseau social choisi au hasard.

Prenons un humain choisi au hasard dans ce réseau social choisi au hasard (un humain que tu auras peut-être envie de ‘shousher’ ou de ‘unfollower’, lors d’un soir de scotch ou de tisane dépressive …).

 

Prenons un post choisi au hasard … (c’est beau t’as compris le principe).

 

Journée glorieuse / Wow  / Ayoye / (n’importe quel émoticon à la yeule ébahie)…

 

Et insérer ici …

 

La nouvelle d’une nouvelle job, un selfie avec un nouveau chum, l’image d’une main avec les clés d’un condo neuf, un cliché d’orteils pleins de sable … bref, tout ce qui pourrait être le fun dans un post choisi au hasard pour ledit humain choisi au hasard, dans le réseau social choisi au hasard … rôle au cinéma, augmentation de salaire substantielle, victoire au championnat de babyfoot, prix du gouverneur général, nominations, bourses, omelette aux 3 fromages.

Name it.

 

Et, pour compléter, un mot de circonstance. Si on est habiles, on articule une phrase pour témoigner de sa joie.

Si on a pas d’idées … hashtag merci la vie.

 

Merci la vie.

Trois petits mots, qu’on dirait que tout le monde essaie de se mettre en bouche, quitte à se le rentrer dans la gorge. Consciemment ou pas.

Hashtag : je dois aimer ma vie. Je dois remercier même les pires mardes que j’endure, de m’aider à forger l’humain sublime que je serai demain. (And so on.)

 

Je n’écris pas ceci en m’excluant du phénomène. J’en fais partie, oui oui. Et personnellement, au risque d’être le mouton blanc parmi les cyniques à l’âme ben nouère … ça me dérange pas tant, les grands remerciements au divin qui passent par le réseau social. Je ne vois pas de différence entre ça et mettre une photo de sa gang dans un party, écrire une anecdote comique pour faire rire, partager un article songé, ou un événement auquel tu voudrais que ton réseau assiste … ou auquel tu voudrais que ton réseau sache que tu assistes.

 

D’abord et avant tout, il s’agit toujours d’un prétexte pour se mettre en scène dans un feed.

Pratiquement du branding.

On essaie de contrôler comment on veut que les autres nous perçoivent. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, je trouve même que ça n’a pas que du mauvais. (*** Pour les intéressés par le sujet, écoutez le documentaire Generation Like.)

 

Revenons à ces bonnes nouvelles – hashtag merci la vie style.

 

Eh l’ami. J’ai envie de faire une montée de lait, j’peux-tu ? Come on, c’est le printemps, on se starte ‘a-new’.

 

C’est pas tant MERCI LA VIE qui me turlupine.

 

C’est l’éternelle phrase que ça entraîne.

 

‘Tu le mérites tellement !!’

Moé, c’est avec ces mots-là avec lesquels j’ai besoin de régler des comptes (bruits de borborygmes animaux). Ça me décourage de toute, sérieux, je flipperais des tables.

 

Ben oui, y’a pire. Tomber les genoux dans’gravelle, ça fait mal, ça pisse le sang pis toute – oups, mes références sont tellement 1990 – Longueuil – le petit voisin un peu prime qui a dit le mot ‘mercurochrome’ avant le mot ‘maman’. (Pas de joke, je fréquentais des bums back in the days.)

 

Trêve de digression : pourquoi, me diras-tu, l’ami … pourquoi Varo, es-tu si pas douée pour le bonheur.

Ce qui arrive aux autres devrait t’inspirer. En gros, t’es donc ben lourde.

 

Excusez-moi pardon. Je suis super douée pour le bonheur. Hashtag namasté. Et sincèrement inspirée par vos bons coups et réussites, les amis.

Je like vos statuts allègrement pas juste par souci politique (si j’avais été une fille ‘politique’ et stratège, ça se serait su, guys, et mon salaire annuel serait au-dessus du seuil de la pauvreté depuis au moins 10 ans).

Pour vrai, y’a un plaisir réel, une fois que t’as passé le stade de l’envie – certains d’entre nous le passeront jamais faut se le dire – de regarder sa gang grandir, pousser, faire sa place, son chemin. Pis y’a plein de nuances maintenant quand on like une affaire. Plein de sortes de petites faces pour nous sortir du traditionnel gros pouce bleu qui accompagne notre quotidien depuis 2007.

 

 

L’affaire avec le mérite, c’est que ça va dans les deux sens.

Si tu as mérité tout ce qui est doré dans ta vie, logiquement, tu as mérité aussi l’inondation du plancher de ta salle de lavage qui t’a coûté 5000$ en réparations, l’incendie qui a ravagé ton bloc, le deuil subit d’un membre de ta famille parti trop vite.

Si dans la vie, on a ce qu’on mérite, pour vrai, y’en a une crisse de gang qui font pas les bonnes affaires, on va se le dire.

 

‘Oh shit. Journée de marde.’

‘Tu le mérites, dude.’

 

On dirait que ça sonne moins bien tout d’un coup. Même, je trouve ça ben nord-américain de voir la vie sous l’angle du mérite. Mon petit bonheur, ta petite vie de marde. Moi j’ai travaillé fort, de mon bord … toi, sûrement pas assez, pour avoir droit à de la dorure du destin. Chacun sa route, chacun son chemin. Passe le message à ton voisin, ton ami, ta famille … et élève tes enfants en leur enfonçant ben ça dans la tête. Question que quand ils arrivent à l’âge adulte, ils soient des vainqueurs … ou des névrosés.

 

Aussi … ceux qui ont une opportunité inouïe qui leur tombe sur la tête à 21 ans … ils le méritent pas ?

Ouin. On le dira pas … mais on préfère savoir que quelqu’un a subi un chemin de croix avant d’obtenir le gros lot de la life.

 

Moi ce que je lis dans ce ‘tu le mérites tellement’ … c’est les béatitudes de ma grand-mère, fervente catholique. Ma grand-mère qui donnait à tous les organismes de charité de Ville Lemoyne.

Faut mériter son ciel.

J’ai toujours haï ce petit côté judéo-chrétien que nous continuons de porter, jusque dans des petits réflexes étranges que nous avons sans comprendre pourquoi.

 

Je penserais sans doute différemment, si j’avais pas côtoyé des gens qui en arrachent vraiment, femmes de la rue, ex-toxicomanes … des gens qui ont des vrais problèmes de santé mentale. Du monde qui s’en sortent pas tout le temps. Du monde qui, manifestement … ne le méritent pas encore, leur confort … leur bonheur … et épuisés de se battre, de chercher et de retomber … finissent par se l’enlever, leur vie qui ‘lève’ pas.

 

J’ai une affection toute particulière pour ces gens, qui m’ont fait réaliser que non, notre monde n’est pas un lieu simple et juste.

Souvenons-nous des paroles d’Amère América de Luc De La Rochelière, sérieux, tout est là ! Hashtag merci Luc. T’as sauvé nos âmes, hé-hé.

 

En parallèle, il y a ces gens qui émergent après des années plus dures. De gens qui ont vécu des tempêtes à répétition. Des affaires fucktup, pis que là, ça va mieux. Des résilients (attention, hashtag mot surutilisé).

 

Après avoir touché le fond, on pourrait croire que ces personnes MÉRITENT de vivre des histoires fabuleuses.

 

Moi, je me dis qu’elles auraient sans doute préféré ne jamais vivre ce qui a précédé. Mais y’a pas de short cut, pas de warp zone.

Bien sûr, ce qui nous arrive nous forge et on grandit. Mais c’est pour survivre aux coups qu’on donne un sens, pour être capable de se tenir debout malgré ce qui nous ronge.

 

Je ne pense pas que c’est PARCE QUE la tasse de marde a été digérée que maintenant on peut accéder au bonheur. Certains prennent des années à se remettre d’expériences traumatisantes. Et ce n’est pas parce qu’ils ne le ‘méritent’ pas … qu’ils ne trouvent pas la paix et l’amour.

 

 

La seule chose que je suis prête à vous accorder, c’est que t’as deux choix quand tu tombes : rester les genoux dans la gravelle de Longueuil à attendre que le mercurochrome se pitche sur tes plaies … ou te relever et continuer.

Certains d’entre nous, pour avoir passé des déserts, savent reconnaître les oasis placées sur leurs routes. Et les honorer. Merci la vie, pour de vrai, tsé, senti jusqu’au bout des ongles. Pas de hashtag.

 

Si je reviens à la définition philosophique en début de texte, le mérite implique un effort. Moi, je trouve que tout le monde est digne d’être aimé et d’être bien, sans avoir besoin de mériter quoi que ce soit.

Tout le monde est méritoire de naissance : amour, succès, abondance, joie.

 

Je ne crois pas que le bonheur goûte meilleur après un long chemin de croix.

Le bonheur c’est le bonheur, il peut être là, à n’importe quelle seconde, que l’on soit tout seuls et paumés, ou pleins de cash dans une belle maison avec une famille photogénique.

À travers même les choses les plus dures qu’on puisse traverser … il y a des grands moments de beauté. La veille de la mort d’une personne aimée. Les années passées avec l’ex qui prenait pas assez soin. La vie c’est jamais tout bon et tout mauvais. On l’a vu et on le reverra, j’en suis sûre.

 

Donc, c’est quoi la solution ? Que dire à l’ami qui vient de poster sa bonne nouvelle ?

J’ai pas de leçons à donner. Je ne suis qu’une jeune trentenaire, qui vit seule avec 2 chats obèses, tsé. À Longueuil en plus. Hashtag tu t’aides pas.

 

Alors voici ma réponse universelle à tous ceux qui vivent des belles affaires. Prenez-le, les amis, à chaque bonne nouvelle, je vais copier – coller cette réponse et-ou vous référer à ce texte.

 

«Salut l’ami. Wow, je suis contente pour toi de cette nouvelle.

J’espère que ton cœur est sincèrement, jusqu’au fond de son fond (comme dirait Sonia Bénézra) aussi réjoui que le ton de ton post et le sourire sur ton selfie. Car c’est tout ce qui m’importe, moi : ta sincérité, autant que tes réussites. Sinon plus. Tu le mérites peut-être … peut-être pas non plus. Et ça n’a aucune importance. Je t’aime, bye.»

 

Mon point est le suivant : on ne mérite pas quelque chose parce qu’on a assez enduré.

Alors hashtag Merci la vie certain … petit post intérieur à soi de soi … merci la vie, pas tant pour le montrer que pour le ressentir … à chaque fois qu’on se trouve chanceux, qu’on se sent fuckin bien.

 


veronique_pascalÀ propos de l’auteure:
Véronique vient de Longueuil et possède 2 chats obèses, comme 99% des femmes entamant la trentaine et n’ayant pas d’enfants. Véronique s’appelle Véronique et trouve que beaucoup de filles s’appellent Véronique, mais elle n’a pas trouvé de nom d’artiste satisfaisant encore (sauf Abeille et c’était pris). Alors elle prend vos suggestions.

 

Photo : The Tiger Lillies

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