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T’es ronde. J’veux dire, c’est pas un secret. La rondeur, c’est pas comme l’anxiété ou le diabète, c’est tout le temps visible.

Même si tu t’habilles vraiment bien. Même si ton visage est magnifique. Même si t’as une répartie enviable. T’es ronde et tout le monde le remarque.

 

C’est comme ton qualificatif principal. T’es la baquaise du groupe. De pas mal tous les groupes.

 

Tu vas plus loin que ça, même.

Tu te dis toi-même grosse, tu donnes des qualificatifs d’étendue de territoire à ton derrière.

Tu le sais que ça prendrait sûrement trois paires de mes pantalons pour confectionner un jeans qui te fait.

Tu le vois ton corps, c’est toi qui vis dedans. Tu l’assumes, c’est le tien.

De toute façon, même si tu voulais faire semblant que tes rondeurs ont disparu, les yeux des autres te rappellent constamment que t’es hors norme.

 

Ils te le rappellent quand ils te voient passer sur ton vélo de route.

Parce que dans les yeux des gens qui te regardent pédaler dans ton cuissard XL, tu fais finalement quelque chose pour te prendre en main.

Bravo, fille, pour l’effort.

 

Tu as choisi une activité physique “facile” et “sans impact sur tes articulations” pour commencer ton long parcours vers un corps en santé.

 

Parce que c’est ça leur argument. La santé.

Dans la tête de tout le monde, santé égale minceur.

Donc, toi, tes bourrelets et tes jeans taille 16, impossible que vous soyez en santé.

Quand les gens te regardent sur ton vélo, ils ne savent pas que tu viens de faire une ride de 65 km. Que c’était ta troisième sortie de la semaine, la 15e du mois. Et que ton vélo, pour “commencer ta remise en forme”, il t’a coûté trois mois de loyer. Pas pire investissement, pour débuter.

 

Les yeux des autres te rappellent que t’es principalement ronde dans le métro, quand tu montes les escaliers pas roulants.

Un autre pas en avant pour gagner une silhouette socialement acceptable. Pour désengorger le système de santé. Pour t’offrir une plus grande longévité.

Bravo pour l’effort, fille.

Ta capacité cardiovasculaire peut donner des complexes à 65% de la population, mais ça, les gens, ils ne peuvent pas le savoir. Parce que t’es grosse, et qu’inévitablement, t’as la patate qui pompe.

 

Quand tu t’attables devant tes collègues, avec ta soupe aux lentilles, ton saumon grillé et ton riz brun au safran, tu engendres de multiples réactions.

Soit on souligne encore (silencieusement) tes efforts pour maigrir, soit on se surprend que ton sac à lunch ne soit pas rempli de sandwichs au pain blanc, de gâteaux Vachon et de formats familiaux de Miss Vicky’s.

On t’a même déjà servi un “Oh! Je ne pensais pas que tu mangeais comme ça, toi!”.

Parce que t’es grosse, et qu’inévitablement tu te vautres dans la malbouffe et tu t’hydrates aux boissons gazeuses.

Et si tu manges bien, c’est parce que ton but premier, c’est de perdre du poids. Impossible que ce soit parce que toi, le saumon grillé, ça te fait vraiment triper.

 

Tu ne serais pas grosse, sinon, t’sais.

 

Si, un soir, on va se chercher une poutine parce que des fois, on a envie, tu passes pour celle qui poursuit dans ses mauvais choix de vie et moi, pour celle qui se fait finalement plaisir.

T’as comme jamais de break.

 

On est content de voir une fille en chair faire le cover du Women’s Running parce qu’on peut féliciter ses efforts, pas parce qu’elle court depuis plus de 10 ans.

On aime voir des photos d’Ashley Graham et de Justine Legault dans les magazines, mais en même temps, on se demande si elles ne font pas la promotion de l’obésité.

On veut de la diversité corporelle, mais on refuse de croire qu’une femme ronde peut être jolie, saine et équilibrée. Équation impossible.

 

Quand t’es ronde, tu peux pas être autre chose que ronde. Tu peux pas être sportive parce que t’es ronde. Tu peux pas être en santé parce que t’es ronde. Tu peux pas être belle non plus.

 

Mais tu peux plein de quand même, par contre. Tu peux être quand même en forme pour une grosse. Tu peux être quand même en santé pour une grosse. Tu peux être quand même belle pour une grosse.

 

T’en as comme ta claque, hein ?

 

Ton pouls d’athlète et ton parfait bilan sanguin ne devraient pas porter des jeans taille 16. Mais c’est ça ta vie. Pis tu porteras jamais du 4 ans. Pis ça devrait pas déranger personne.

Parce que t’es pas juste en santé, t’es belle. Pas quand même.

 


nancy01À propos de l’auteure :
Nancy B.-Pilon enseigne, écrit, et passe le reste de son temps de gérer cette double-vie. Porteuse de robes convaincue, elle se déplace à vélo, toutes températures confondues (oui, c’est CE genre de fille). En 2014, sa nouvelle “C’était au printemps, t’en souviens-tu”, s’est retrouvée à la page 107 du recueil de nouvelles NU, paru aux Éditions Québec-Amérique. Elle travaille à l’écriture d’un roman jeunesse et sur d’autres projets top-secrets, entre deux activités pédagogiques et une escapade en avion.

Photo : toofattorun.co.uk

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