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Ma tante Denise était la femme la plus frêle et à la fois la plus vigoureuse que je connaisse.

Du bas de ses quatre pieds onze pouces, elle nous accrochait par le cou avec ses petits bras et nous tirait vers elle jusqu’à ce qu’on en perde pied, puis elle riait de son rire à la fois espiègle et complètement dénué de malice.

J’écris au passé parce qu’elle est allée rejoindre le bon Dieu qu’elle a servi pendant presque 60 ans en tant qu’enseignante au sein de la congrégation des Soeurs de Sainte-Croix, jusqu’à ce que sa leucémie l’ait rongée au point qu’il fut décidé d’arrêter les traitements.

 

En dernier, elle habitait à Ville-St-Laurent avec les autres religieuses à la retraite.

Je me disais toujours que je devrais aller la voir, mais je ne le faisais jamais, dans mon trop plein de procrastination.

La procrastination qui vient quand on prend les gens pour acquis, ou qui est si pratique quand on ne se sent pas en possession de l’empathie nécessaire pour dealer avec le malaise des situations difficiles comme la maladie.

 

Parce que moi je ne suis pas une sainte, je ne trouve pas les bons mots, je suis un peu socially awkward et affublée d’un genre de déficit d’attention qui fait que parfois, au lieu d’écouter la personne qui me parle, je regarde le tissu des rideaux parce qu’il a l’air doux et que j’ai envie de le toucher.

Je suis comme sur la MDMA en permanence.

Ce n’est pas que je sois handicapée de l’émotion.

Des fois je pleure en lisant le journal.

Je ne sais juste pas comment faire voyager l’empathie de mes tripes jusque sur ma langue d’une façon propre et ordonnée.

Ça finit toujours en vomi de jokes déplacées.

Je suspecte que ça vient de mon père, roi de la dédramatisation, qui dit que tout arrive pour une raison. Une fois j’ai voulu challenger ses convictions et je lui ai dit «oui mais toi tu serais triste si je mourais d’un cancer». Ben criss il a dit que non parce que c’est la vie et que c’est comme ça. Il est pas bouddhiste, il est plein de marde.

Papa, si je meurs d’un cancer, t’es mieux de pleurer jusqu’à ce que tes glandes lacrymales fassent un burn out.

 

Toujours est-il que ma tante en avait plus pour longtemps alors je suis allée la voir à Ville St-Laurent.

L’intérieur du couvent semblait figé dans le temps, kitsch mais chaleureux.

L’endroit était tellement paisible et moi j’étais tellement dans un beat de stress et d’angoisse à cause du travail et de la vie en général que j’en ai eu un choc. Si c’était ça, la vie de religieuse, je voulais ma part de l’hostie.

Pendant qu’on montait à la chambre de ma tante, je m’imaginais déjà tout abandonner pour finir ma vie au service de Dieu.

 

Une soeur était à son chevet quand on est entrées.

Henriette, qu’elle s’appelait.

Elle devait avoir plus de 80 ans et portait une jaquette longue en vichy bleu, avec un panneau de broderies sur la poitrine et des fronces aux poignets. Le genre qu’on voit chez Sears et qu’on se dit «criss qui c’est qui peut ben acheter ça!?» Ben elle, elle achetait ça, et toutes les autres soeurs avaient à peu près la même, en version polar rose ou flanelle à fleurs. C’en était beau à voir, j’avais envie de les serrer toutes dans mes bras et de ne plus jamais partir.

Tout était prévu dans ma tête.

Je m’achèterais une jaquette chez Sears, on ferait des pyjama party durant lesquels on pourrait tricoter des pantoufles en phentex, parler dans le dos de la mère supérieure et manger tous les biscuits feuille d’érable qu’elles gardaient cachés un peu partout.

 

Ce serait la dernière fois que je verrais ma tante vivante, j’en étais consciente.

On l’avait placée sous coma médicamenteux parce qu’à l’arrêt du traitement, son état s’était rapidement détérioré.

La femme que j’avais devant moi n’avait juste plus rien à voir avec celle que j’avais toujours connue.

Plus de calin violent, plus de rire espiègle.

Ses yeux étaient fermés, son dentier lui avait été retiré. Elle était maigre et avait le teint gris.

Cette vision, loin de me repousser, m’intriguait. C’était triste et beau à la fois. Beau comme une oeuvre expressionniste.

Parce que de faire indirectement face à la mort, ça nous rappelle un peu violemment à quel point nos problèmes sont futiles et qu’au lieu de se plaindre comme les grosses merdes qu’on est, qu’on travaille trop, qu’on est fatigués, qu’untel nous a brisé le coeur et que Kevin Bazinet aurait pas dû gagner à La Voix, on devrait juste être reconnaissant de pas être dans un lit, plus de dents, à mourir d’une leucémie.

Juste ça.

 

Elle est décédée quelques heures après ma visite.

Elle avait presque 80 ans.

La phrase «elle est partie trop tôt» ne s’applique donc pas tant. Même si c’est toujours trop tôt, c’est la vie, comme dit mon père, et sûrement le Dalaï Lama aussi, parce qu’il quote souvent mon père.

 

Ma tante et moi, au milieu, avec une collègue religieuse à gauche et ma grand-mère, clairement blogueuse de mode à droite.

Ma tante et moi, au milieu, avec une collègue religieuse à gauche et ma grand-mère, clairement blogueuse de mode à droite.

Pendant le service, la mère supérieure est venue me voir pour me demander de lire la prière au micro.

Elle m’a dit que comme j’étais une des dernières personnes à l’avoir vu vivante, ça faisait du sens. Et aussi ma cousine venait de lui répondre qu’elle ne savait pas lire.

C’est là que je me suis dit «Fuck! Dieu existe et il est en train de me punir pour mes péchés». Dans ma tête, dire non à la mère supérieure, ça devait t’acheter un billet aller-simple sans escale pour les feux de l’enfer, et comme ma cousine allait déjà clairement y brûler, je devais sauver l’honneur de la famille.

J’ai donc lu les mots sur la feuille qu’elle m’a donnée, devant toutes les sœurs, dans toute mon hérésie et dans l’angoisse de la certitude d’une combustion spontanée imminente.

Si c’était ça que ressentaient chaque jour les gens pieux, j’étais prête pour mon entrée dans la communauté.

 

Après, dans la chapelle, le prêtre déblatérait ses inepties sur Dieu et Jésus et toutes ces choses qui ont enlevé le goût à tout le monde d’aller à l’Église, et mon déficit d’attention et moi on était plus là, y’avait rien à faire.

Je me suis mise à observer les autres soeurs qui, tantôt buvaient les paroles de leur prédicateur, tantôt chantaient avec émotion.

Je me suis demandé où elles trouvaient le temps d’apprendre toutes ces chansons par cœur, et si on devait vraiment s’en résoudre à devenir bonne soeur pour avoir le temps de faire des choses comme apprendre plein de chansons en latin par coeur.

 

J’ai vu des larmes couler dans les plis de leurs visages et ça m’a frappée.

Ces femmes qui ont sacrifié tant de choses, qui se sont mis au second plan toute leur vie au profit de celles et ceux qui ont bénéficié de leurs enseignements, restaient avant tout des femmes dont la gamme d’émotions était plus diversifiée qu’amour, béatitude et that’s it.

Parce qu’avec l’amour, vient la tristesse de perdre ceux qu’on aime et les servantes de Dieu ne font pas exception à la règle.

C’est pas comme si en confiant au tout puissant la clé de leur culotte de chasteté, il les gratifiait d’une vie sans douleur.

Même les bonnes soeurs pleurent et même les bonnes soeurs se font emporter par le cancer.

 

En marchant vers le cimetière, j’ai fait part à mes parents de ma décision de joindre une communauté religieuse.

Ma mère m’a rappelé que je devrai faire vœu de chasteté.

J’ai dit que finalement c’était sûrement pas une bonne idée parce que le polyester me fait super gros transpirer.

 

Sérieux, si ça avait pas été de l’uniforme je l’aurais fait.

Pour vrai de vrai.

 


11759579_10152841431120378_1464747468_nÀ propos de l’auteure :
Iris a quitté le ghetto sur-privilégié de Tremblant quand son rêve de vivre de son groupe de punk féminin s’est éteint. Maintenant costumière, on pense que sa job est glamour, mais ses principales tâches sont de sentir les aisselles de chemises des comédiens, manger dans son char et s’engueuler avec les caissières chez La Baie. Elle apprécie le tricot, le whisky et faire des blagues vulgaires à des inconnus. Incapable de mentir, ne lui demandez jamais si votre pantalon vous fait un gros cul, surtout si vous avez un gros cul.

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