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Certains ont lu mon article de deuxième degré (pas compris par tous) sur ma “haine” des voyages. Mais probablement pas personne ici. En tout cas, se trouve-t-il que je suis présentement en voyage toute seule à la Nouvelle-Orléans, que j’ai booké ça sur un coup de tête, pis depuis que je suis rendue ici, tout le monde me demande deux affaires: pourquoi toute seule voyons donc. Pis pourquoi ici.

Je ne sais que répondre à ces deux questions.

J’ai acheté mon billet quand je ne connaissais strictement rien sur la Nouvelle-Orléans à part Katrina, les alligators pis la jambalaya. Je ne suis jamais sortie seule dans un bar, je n’ai jamais rien fait seule à part l’épicerie pis prendre un avion pour Miami Beach une fois, pis j’étais vraiment stressée.

Ici, il paraît que t’as dix fois plus de chances de mourir assassiné que dans n’importe quel autre endroit aux État-Unis.

Mais étonnement, je suis partie avec pas de stress pis pas vraiment d’émotion pantoute dans le fond. Je me suis dit: j’ai acheté mon billet, je dois m’y rendre, okédou. Poussée par le vent.

J’arrive donc dans mon appartement louisianais la semaine passée, pis j’ai aucune idée de quoi faire de ma vie. Je décide d’écrire à mes amis qui sont déjà venus, pis je m’organise des expéditions, mais finalement, c’est tout le temps fermé à cause du lendemain du Mardi Gras pis j’ai marché cinq kilomètres pour rien. Je m’emmerde, honnêtement. La bouffe est plus étrange que dans tous les pays que j’ai visités de ma vie, y’a de l’andouille (intestin) dans toutte, ça sent partout le festival de Saint-Tite pis tout le monde m’appelle baby pis sweetheart. C’est pas une joke, TOUT LE MONDE veut être mon ami, pis souvent ils ont des dents en or, pis je suis gênée de mon anglais pis sauvage comme une bête pis j’aime pas les étrangers, je veux pas que personne me parle, parce que j’ai l’impression d’être handicapée mentale vu que je comprends pas l’accent mais pas une miette. Toute seule, j’ai l’air loser, mes amis sont pas là pour me donner l’air cool, pis je suis toute seule, fuck.

Mais OUI, j’ai fini par avoir une révélation. J’ai fini par capoter pis marcher dans les rues en riant pis en pleurant de joie comme une imbécile. Par suivre mon instinct pis tomber sur des endroits trésors. Par essayer les plats locaux. J’ai fini par aimer ça, avoir des conversations avec des inconnus, même si je me change en glace quand y me parlent d’échanger des coordonnées. J’ai fini par comprendre que les baby pis les sweetheart, c’est parce que les gens ici, quand tu les rencontres pis que t’es une jeune fille, ils te prennent comme leur enfant le temps que tu passes avec eux, même si c’est juste trente secondes. Je sais pas pourquoi. J’ai fini par dévorer la Nouvelle-Orléans pis avoir une des expériences les plus incroyables de ma vie, toujours au bord de l’extase, toujours au bord de la crise d’angoisse aussi. Parce que oui, c’est dépaysant, une ville qui a été engloutie pis dans laquelle y’a des gens qui ont pas retrouvé de maison depuis dix ans, ou jamais. Dans laquelle le monde fait la fête n’importe quand n’importe comment, dans laquelle on se promène toujours avec un cocktail à la main, pis en checkant sa sacoche aussi, juste pour être sûr, parce que c’est ce qu’on dit de faire.

Dans laquelle si tu tournes à gauche au lieu d’à droite pis qu’y fait noir, on sait pas ce qu’y va t’arriver, y paraît, pis quand t’es une fille, c’est pire.

J’ai pas beaucoup déserré les dents, honnêtement, pis maman, t’aurais pas tripé des fois sur le genre d’énergumène sur qui je tombais. Mais j’ai jamais autant salué (timidement) d’étrangers, pis j’ai jamais été autant saluée en retour, même pas en Gaspésie.

On dirait que ce voyage-là m’a surtout fait voir à quel point ma petite personne seule, sans personne avec, sans terrain connu, sans guitare pis sans voix, elle a encore beaucoup à faire pour s’aimer pis se tenir grande et droite devant le monde entier.

Merci.

 


StefB_95À propos de l’auteure :
On l’appelle “la moitié des soeurs Boulay” mais elle est aussi une personne entière. Sa carrière a débuté à dix ans dans un C.B. de pickup à chanter “My Heart Will Go On” pour des truckers qui voulaient pas l’entendre. Sinon, elle écrivait pour personne des histoires de mermaids en se faisant brailler elle-même. Elle perd toujours aux jeux: de cartes, de sports, de société et tente encore d’apprendre à avoir le dessus sur son utérus en lisant des livres tels que Conversations avec Dieu, Les clés du lâcher prise et le Elle Québec.

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