ananas11

Lundi dernier il faisait minimum -50 avec le facteur exagération.

Fallait que j’aille faire l’épicerie pis j’me trouvais plein de raisons de pas y aller. J’avais comme plus envie de regarder un documentaire sur les oursins au ralenti. Je trouvais que ça faisait longtemps que j’avais pas écrit à ma sœur, aussi. J’me disais que si j’en avais eu une, c’est exactement le genre de soirée où je lui aurais écrit une lettre. Avec un crayon qui apparaît juste dans le noir pis du papier parfumé au bacon.

Bref, ça me tentait vraiment pas, mais en même temps je sentais une urgence, qu’il fallait que j’y aille, que quelque chose m’attendait. Une genre de pulsion qui venait de mon intérieur profond. J’me suis habillée en flocon pis j’suis partie, la langue sortie pour en pogner queq’s’uns. Faut jamais faire l’épicerie le ventre vide.

J’avais amené mes écouteurs. J’amène toujours mes écouteurs quand je fais l’épicerie, mais j’écoute rarement de la musique. Comme ça je peux faire semblant de pas t’entendre si tu me cries des noms après que j’aie volé quelque chose dans ton panier. By the way, c’est sûr que si c’est pas mon nom que tu cries, je me revirerai pas.

J’me suis promenée dans les allées sans rien vivre d’excitant. J’étais déçue de mon instinct. J’me suis dirigée vers la caisse en faisant une genre de moue.

Pis là, pis là, pis là, pis lààààààà.

Je t’ai vue.

Toute ça s’est passé ben que trop vite comme dans un vidéoclip. Mais en gros, j’pense que t’es ma sœur spirituelle. Quand je suis arrivée chez nous je t’ai écrit une genre de lettre-rap-poème sur du papier décoré avec du simili bacon, parce que t’avais la face engagée d’une végétarienne. Je t’ai appelée Léa. Mais sérieux je pense que tu pourrais être ma soeur même si tu t’appelais Denise. On trouverait un arrangement.

Léa,

Toi pis ton manteau jaune/vert
Comme quelque chose de pas mûr
Toi pis ton anneau dans le nez
Au début j’étais pas sûre
Mais t’avais dû le faire avant tout l’monde
Toi t’étais genre née avec

J’ai mis le bâton entre nos épiceries
Stalké tes achats, toute compris ta vie
Nos pintes de lait se touchaient presque
Comme les zounes à Marie pis Joseph
Toi t’avais juste pris un litre
T’es sûrement toute seule dans ton litte
Tsé si tu venais à la maison
T’aurais une cabane de couvertes
Pis un faux feu, dans le salon

Mon épicerie avait pas de personnalité
J’avais envie de me rattraper
Pendant que tu cherchais ta visa
J’tallée choisir un ananas
J’ai tiré sur les feuilles
Comme si je connaissais ça
À côté de ton manteau
On aurait dit ton fils
Tu vas être belle enceinte
Esti de calice

J’avais oublié mes sacs réutilisables
Je voulais pas que tu me juges
J’te jure j’ai jamais tué d’arbres
Sauf une fois au chalet
C’est lui qui avait commencé
Y’avait l’air bien dans le foyer

J’ai toute pris dans mes bras
Pis j’ai marché dans tes pas
Je voulais t’offrir un lift
Il faisait fucking frette
On aurait faite des passes de drift
Mais t’as sorti tes clés
Avant qu’j’aille te parler

Pour te retenir encore un peu
J’allais te faire une jambette
Mais j’ai pensé après
Tu s’rais moins belle sans tes palettes

Fait que je t’ai regardée embarquer dans ton char
La gorge serrée la bouche ouverte

Pis j’suis rentrée chez moi

Pina pina. Pina pina colada (bis)

 


mbabin01À propos de l’auteure :
Miléna Babin habite Limoilou, conduit une Volkswagen, aime se brosser les dents sous la douche et a un attachement particulier pour les vieux t-shirts de groupes de musique. Sa couleur préférée c’est le bleu-gris. Pis son animal préféré c’est le chat de ruelle. Son premier roman, Les fantômes fument en cachette, est paru aux Éditions XYZ dans la collection Quai no 5 en février 2014. En octobre 2014 est sorti le recueil de nouvelles érotiques NU, publié chez Québec-Amérique, auquel elle a participé.

Photo : midiman

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