Sous-sol

Avec les années, j’ai appris que vieillir, c’était vivre une série de deuils.

Un million de petites morts plus ou moins importantes à gauche et à droite.

À deux ans, on t’enlève ta suce.

À huit ans, les femmes de 55 ans te trouvent plus tant cute quand elles te croisent dans un lieu public.

À 13 ans, tu perds le contrôle de ta pilosité.

À 17 ans, tu enterres ta virginité.

À 23 ans, tu perds ton statut d’étudiant, tes rabais au cinéma, et ainsi de suite.

Dans le tas, il y en a quelques-unes de gratifiantes, d’autre plutôt chiantes. Parfois la nostalgie s’en mêle et parfois pas. Mais reste que le temps passe sa gratte à mesure que les chandelles s’accumulent sur le gâteau de fête. LIFE IS LIFE, la vie chante et autres succès de René Simard.

Bref.

La semaine dernière, en déménageant mon ami Vincent en dehors de chez ses parents, je pense que j’ai peut-être vécu mon dernier deuil dans le rayon de l’adolescence : les partys de sous-sol.

Parce que ben oui, on en faisait encore nous autres.

Les nachos maison et la bière de microbrasserie avaient pris la place des crottes de fromage et du Crush à l’orange, mais bon, ça comptait quand même.

Il faut dire que lorsque l’appel sauvage de jouer à RockBand saoul à 3h du matin se fait entendre, un spacieux sous-sol se substitue avantageusement à un trois et demi en plein centre-ville.

Okay, je m’éloigne du sujet.

Vincent étant le dernier de la bande à quitter le nid familial, on a donc tous perdu en même temps l’ultime repère qui pouvait encore accueillir des brosses déjantées à fort indice de tapage nocturne. Le dernier exutoire en banlieue qui nous permettait de combiner piscine, feu et barbecue sans être obligé de faire cuire des brochettes au-dessus d’une poubelle à côté de la piscine municipale.

Symboliquement, l’autonomie résidentielle de Vincent a aussi scellé une époque où les vraies fêtes ne se passaient pas dans un pub en pleine ville, mais plutôt dans le sous-sol d’une paire de parents partis quelque part dans le Sud pour une semaine.

Une époque de premières fois, d’anecdotes folles et de mobilier magané par les niaiseries.

En disant adieu à la dernière de nos planques d’adolescents, on laisse derrière nous une fois pour toutes nos aventures sous-terraines d’antan.

Les glorieuses et les moins glorieuses.

Comme le party à thématique Pokemon où il fallait se déguiser en son monstre préféré (personnellement, j’avais choisi Mr. Mime, un creep à mon image).

Ou ma première vraie brosse à coups de Hoegaarden, de Leffe et de biscuits au chocolat (j’ai fini par vomir sur le patio, perdre connaissance sur le bord du feu et on m’a échappé dans les marches en me redescendant au sous-sol).

La fois qu’on a fait un dance battle interminable sur le Greatest Hits des Loverboy, suivi d’une compétition de confection d’omelettes (avant même que Les Chefs! passe à la télé).

Sans oublier la fameuse soirée où j’ai souhaité via Facebook mes meilleurs voeux pour la Saint-Jean-Baptiste 2009 à Denis Coderre (j’ai jamais eu de réponse, étonnamment).

Et je pourrais continuer éternellement.

Voyez-vous, c’était ça le pouvoir du sous-sol.

Pouvoir qui s’est envolé avec le déménagement de Vincent pour un monde (fort probablement) meilleur. Ou du moins plus urbain.

Un autre deuil, une autre petite mort. Celle-là un peu plus triste et nostalgique, mais peut-être pas éternelle.

Une maison, ça s’achète.

Reste juste à arrêter d’être pauvre.

 


raph0001À propos de l’auteur :
Journaliste dans la belle région de Québec, mais pas pour TVA, Raphaël est donc un illustre inconnu du grand public. Après de dures journées à appâter la nouvelle, il aime bien manger des aliments à base de gras et de sucre, écrire des chansons à propos de ses ex et prendre des photos de bâtisses. Sa couleur préférée est le vert, mais il trouve ça laid sur des murs. Son appartement est donc blanc. C’est plus épuré, tsé.

Photo : Miguel Soll

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