En route vers le même bar que d’habitude, j’étais juste allée m’acheter des écouteurs cheap au dépanneur du métro Laurier parce que les miens venaient de briser et que j’avais un besoin pressant d’écouter les chansons les plus intimes de Françoise Hardy.

J’étais triste parce que je m’étais encore faite avoir par un vendeur de charmes et je devais sans attendre me remplir d’une émotion cannibale, c’est-à-dire une émotion qui mange les autres émotions, c’est-à-dire la nonchalance.

 

Parce que ma vie serait beaucoup plus optimale si la nonchalance ne me glissait pas toujours entre les doigts.

 

Parce que c’est un peu à ça que les gars carburent, aux filles nonchalantes.

Aux filles vaporeuses qui respirent la liberté et l’autosuffisance.

 

Même si l’image est souvent fabriquée, je trouve ça vraiment fort les filles qui réussissent dans ce domaine.



Souvent je m’étais imaginée me faire remarquer par un homme juvénile au masque de prédateur désinvolte, alors que j’aurais été en train de me griller une cigarette avec la même fucking désinvolture, et qu’il aurait été attendri par ma classe discrète et par le mystère qui aurait émané de mon regard fixe next level émancipé.

 

Alors avant de payer j’ai juste dit au caissier: «Ah pis j’vais te prendre un paquet de mcdo king size.»

 

Parce que tant qu’à être assoiffée de réponses orphelines, pleine de frustrations à décortiquer, pourquoi ne pas m’abreuver de nicotine à travers une représentation phallique de la liberté.

(Après tout, c’est Edward Bernays qui s’est inspiré de son oncle Freud pour transformer la cigarette en symbole d’émancipation chez les suffragettes à New-York en 1929, alors les femmes se sont mises à fumer en public pis c’est devenu sexy et classe fac haïssez le neveu à Freud comme moi pour avoir déposé ça dans nos schèmes de pensées collectives inconscientes.)

 

Justement, à peine sortie du dépanneur, une cigarette à la main et prête à consumer ma nouvelle vie, un jeune homme m’arrête pour m’en demander une, pis du même coup me demander mon numéro.

Moins de 16 secondes après mon dédoublement personnel en fumeuse détendue, mes images oniriques se réalisaient déjà.

DÉJÀ!

 



But really, c’est quoi cette aura avec la cigarette, cet aspect sensuel derrière le pouvoir à faire rétracter un bâton de tabac?


 

Bref, il avait 17 ans alors ma soirée ne s’est pas terminée comme vous vous y attendiez, désolée la cigarette ne mène pas aux contes de fées, continuez votre lecture.

 

Après un adieu facile à mon jeune monsieur, je peux vous dire que ma première cigarette en solo fut une extase. Une rédemption.

Je peux enfin contrôler ma liberté, ma légèreté, mon sentiment d’émancipation féminine. JE CONSUME À MON RYTHME.

Personne ne peut stopper ma cadence avant moi.

 

J’en enfile une deuxième. Je ne veux pas que ça finisse.

Sans elle, je redeviens gamine qui traque nonchalance et personnalité, sans jamais rien trouver.

 

Parce qu’après ma soirée au bar, en revenant chez moi seule sur mon balcon pour une troisième clope, un trop plein m’envahit.

J’ai mal aux poumons.

La fumée représente ce trop plein d’émotions causé par des charmes jetés sans lubrification sur mon humain.

 

Alors voilà je m’étouffe et ma tête s’éclaircit:

Ne suis-je pas assez entière pour ne pas avoir besoin d’une expérience sociologique qui me fait oublier ces charmeurs grégaires qui s’éteindront d’eux-mêmes à force de s’auto-consumer?



 

Les deux premières cigarettes étaient excitantes, éphémères et satisfaisantes, mais je me sens maintenant inondée, ça bloque et la fumée a réellement débordé dans mes poumons.

Votre indifférence a débordé dans mes pensées et vos désirs dans mes actions.

Et mes actions, pour sublimer vos désirs indifférents, ont été dirigées vers un achat incongru de cigarettes.

 

La morale de cette histoire est que même si un gars s’excite devant la délicatesse d’une fumeuse conformiste, le feu un jour se rectifiera en fumée, pendant que moi je resterai illuminée à perpétuité.

 

 

Ps. Mon paquet de cigarettes traîne encore dans un de mes tiroirs, si quelqu’un le veut…

 


À propos de l’auteure:
La rumeur court que Maude serait vegan, mais plusieurs disent l’avoir vu manger des pogos alors qu’elle était saoule. D’autres disent que c’était des saucisses déjeuner, et que c’est parce qu’elle n’avait pas pris son Concerta. On dit que Maude n’a pas d’âme, car elle ne tolère ni les chiens, ni Céline Dion, et parce qu’elle catégorise les légumes racines par stades freudiens. Si elle n’a pas encore terminé son bac après 9 sessions, c’est parce qu’elle est multidisciplinaire. Sa voix est rauque depuis Cuba 2013.

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