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Il est 18h environ, on est le 7 novembre 2016. On marche dans Central Park, c’est une superbe journée. Je te dirais pas que le soleil brille, mais je te dirais pas qu’il brille pas non plus. C’est un peu comme le mieux qu’on pourrait espérer d’un 7 novembre à New York : chaud pis pas trop gris.

On est assis sur des bancs, pis je suis heureuse d’être avec toi, mais fuckin fébrile : demain, tsé.

 

Demain, pis les autres jours aussi, les contrats qui s’en viennent, les deadlines, la pression du quotidien mêlée à la petite déprime automnale annuelle.

Mais surtout : demain, tsé.

 

Demain, c’est le 8 novembre. C’est la fête de ma mère, le 8 novembre, pis je serai pas avec elle. Je serai avec toi.

On a pris un avion pour New York exprès pour ce qui va se passer demain.

Toi, tu as pour mandat de faire un démo pour une compagnie qui a créé les animations pour les élections sur Times Square.

ABC occupe presque tout le sud de Times Square avec ses multiples écrans de toutes les formes, qui pour une rare fois, projetteront autre chose que des publicités en continu.

 

Moi, j’ai pour mandat de t’aider dans ton mandat. Je suis fébrile, je sais pas trop pourquoi.

Tu dis que je m’en fais pour rien. Que c’est Clinton qui va gagner.

Tu dis qu’il y aura peut-être un peu d’action, mais que ça se passera pas à Times Square. T’essaies de me rassurer.

Moi, je dis rien. J’essaie d’être dans le moment, relaxe. Je suis trop pas relaxe. Mais on est à New York, ma ville préférée de tous les temps, pis je suis là avec toi, tsé.

Demain, c’est demain. Les autres jours, c’est les autres jours.

 

On passe devant un édifice qui appartient à ce cher Donald. ‘C’est ici que ça va péter demain’, que tu me dis en riant.

Le building borde Central Park, et de dehors, on peut voir le lobby avec les bell boys, l’opulence de la décoration. Ça fait riche, que je me dis. L’homme qui possède cette tour (qui abrite des centaines de gens riches à craquer) en possède des dizaines d’autres, sur Manhattan.

Une micro-fenêtre sur l’étendue de la richesse de celui qui a réussi à se hisser à la tête du parti Républicain.

 

‘Viens t’en, on s’en va manger du coréen cheap.’

 

Dans la toilette du resto, une bibitte d’humidité longue de un pouce fait son apparition dans le lavabo. Mauvais feeling.

 

 

Il est 19h, environ, le 8 novembre 2016. On est installés sur le toit du Hard Rock Café face aux écrans du sud est de Times Square.

‘Heille, on se pogne un selfie !’ On rit, pis on fait comme tout le monde fait tout le temps à Times Square lors d’un banal séjour à New York.

 

On est fébriles, pas tant à cause de l’élection, mais à cause de toutes les images qu’on veut : les écrans, le monde qui vont s’agglutiner devant tantôt … et va falloir faire vite, aller charger des batteries à l’hôtel, redescendre pour continuer à filmer. On le sait que la soirée sera pas facile.

Pour l’instant, on est comme les coureurs sur la ligne de départ : on attend juste le go.

 

 

Et la course commence. Les premiers résultats entrent.

Dès le départ, ce cher Donald a une avance, mais le dépouillement est loin d’être terminé. Nous, on descend dans la rue, avec 3 types de caméras, pour avoir le plus d’images possible.

Petit début d’agglomération devant les écrans, plus des curieux qu’autre chose. Encore quelques selfies de touristes se prennent.

Bref, on est loin de la grande agitation que j’attendais. Toi, tu as encore pas mal d’espace pour circuler avec ta rig. Moi, je me promène avec la go pro. Quand on se retrouve sur le toit, tu me dis ‘Clinton va remonter, voyons donc, ça veut rien dire.’

Je ne demande qu’à te croire.

 

 

21h30. J’appelle ma mère pour lui souhaiter bonne fête. Depuis leur maison, mes parents sont consternés. Moi, je conçois ce qui se passe, mais nous avons encore beaucoup de choses à faire, beaucoup de shot à prendre. Les gens qui passent par Times Square ne prennent plus de selfies. Les gens qui passent par Times Square sont immobiles aux quatre coins des 44 et 45e rues.

Ils parlent tout bas. Ils ne bougent presque pas.

 

Sur le toit du Hard Rock Café, une réalisatrice parle très fort au cellulaire.

 

‘They are dead quiet.’

 

Des dizaines de milliers de personnes, debout devant des écrans qui spinnent une réalité qu’on aurait jamais cru possible y’a même 2 semaines.

Les Américains ont fait leur choix. Et c’est de plus en plus clair qu’il n’y aura pas de remontée significative de la part d’Hillary.

 

Toi et moi avons de plus en plus de mal à descendre filmer dans la rue. Ce qui fait qu’on a de la misère à avancer, c’est que les gens se tiennent debout, immobiles, absorbés par les écrans, il faut les pousser pour qu’ils se tassent. Ils sont étrangement calmes. Il n’y a aucune, mais vraiment, aucune agitation, sauf le petit groupe des Black People for Trump, composé de 7 personnes avec des pancartes qui font le tour du quadrilatère en criant.

7 personnes sur plus de 10 000 muets.

 

Un genre de solidarité tient ces gens ensemble, là.

Nous voyons bien sûr quelques larmes couler, et entendons quelques phrases cyniques du genre ‘Welcome to America !’ Mais en gros, les gens sont tous seuls ensemble, stupéfaits.

 

‘Make America Great Again’. Le discours de la victoire n’aura jamais été projeté à Times Square.

Tu es rentré dans la chambre à 3h du matin, le dos défoncé par le poids de ta caméra.

 

 

Le 10 novembre 2016, vers 21h, tu me textes, tu veux savoir où je suis. Je me trouve dans un restaurant pour un petit souper amical. On vient d’apprendre la mort de Leonard Cohen.

 

On se retrouve chez moi. Tu me racontes que depuis l’élection, des immigrants et des femmes se font faits intimider, insulter, battre, aux États-Unis. Le Klu Klux Clan. Les réseaux sociaux devenus un terrain de haine ouverte.

 

Tu me racontes tout ça, et je revois dans ma tête, la Trump Tower toute dorée et brillante, qui manifestement n’a pas sauté le 8 novembre au soir. Je revois les gens silencieux autour des écrans.

 

On est étendus dans mon lit, pis je suis heureuse d’être avec toi, mais fuckin fébrile.

 

Demain, tsé.

 


veronique_pascalÀ propos de l’auteure:
Véronique vient de Longueuil et possède 2 chats obèses, comme 99% des femmes entamant la trentaine et n’ayant pas d’enfants. Véronique s’appelle Véronique et trouve que beaucoup de filles s’appellent Véronique, mais elle n’a pas trouvé de nom d’artiste satisfaisant encore (sauf Abeille et c’était pris). Alors elle prend vos suggestions.

 

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