pantone3

Samedi dernier j’avais un souper avec la famille élargie, et pas dans le cadre d’un enterrement. Chose rare, donc.
.
.
.
Un de mes oncles me voit arriver et prononce ces mots : « Eille ! Tu ressembles à la fille qui s’est fait violer par le député ».
.
Je le remercie, ne sachant pas quelle réaction est de mise dans ce genre de situation.
.
Sentant le malaise, il me dit « Mais t’es belle là! Quoiqu’il faut faire attention maintenant, dire à une fille qu’elle est belle ça peut être considéré comme du harcèlement sexuel ! »
.
.
.
Comme je crains les dommages au cerveau causés par ma récente pratique abusive du facepalm, je me suis contentée de marmonner un mou « ben ça dépend des fois là », teinté d’incrédulité et de désespoir.
.
.
.
Mais en y repensant, ce commentaire, je le vois comme un bon présage.
.
Comme la lueur d’un questionnement qui s’est immiscé dans le cerveau de mon oncle. Cerveau dont les connexions ont été programmées selon les paradigmes d’une autre époque, d’une autre réalité.
.
Son malaise était visible.
.
Son compliment n’avait absolument rien de déplacé, mais il remettait en doute ce qu’il avait appris sur la façon dont un homme devrait traiter une femme.
.
.
.
Je pourrais le condamner de ne pas trop savoir. Mais j’aime mieux me réjouir que les réflexions découlant des événements récents aient traversé le crâne ma foi assez étanche de certaines personnes, pour se loger dans une partie tendre et (je l’espère) réceptive, de leur encéphale.

 

Le débat est ouvert. Comme il l’a été avant.

Des victimes ont eu le courage de témoigner. Comme d’autres ont eu le courage de le faire avant. Beaucoup de personnalités publiques ont pris la parole. On a jasé d’éducation sexuelle. Denise Bombardier a prouvé, encore une fois, qu’on pouvait dire des choses laides en utilisant un beau langage. Il y a eu une manifestation.

 

Un ami m’a dit l’autre jour : « J’ai l’impression que ça devient quétaine, que le buzz passe. Parce que c’est ça que ça fait, l’Internet. »

 

Son questionnement est légitime, vu la conjoncture médiatique actuelle, mais soyons clairs : quand on utilise le mot buzz, pour parler de personnes qui partagent des témoignages d’agression sexuelle, ou qui dénoncent la culture du viol et la misogynie ambiante, quand on les accuse de profiter de leur tribune, de vouloir de l’exposure, on donne le meilleur exemple du point qu’on essaie de prouver.

C’est une façon détournée de nous faire taire encore.

Va pas raconter comment on t’a violée, tu vas passer pour une quétaine. « Bon ! Encore une autre qui s’est fait violer. BORING. C’est quoi le next big thing? »

 

Est-ce que notre déficit d’attention collectif est si sévère qu’on peut en oublier les confessions, balayer d’un clic les appels à l’aide et ignorer toutes ces histoires qui devraient au contraire n’être que le point de départ d’une réflexion plus profonde?

On parle ici de vies humaines détruites, d’autres ben amochées, et d’une grande partie de la population qui est juste vraiment tannée. Et on parle de notre relation à la sexualité, en tant que société, et de ce qu’on veut enseigner aux générations qui nous succèdent.

C’est pas un buzz, c’est un criss de gros dossier.

 

Une fois, des amies et moi avons raconté nos pires histoires de catcalls à des amis hommes.

Ils étaient choqués.

Je ne comprenais pas pourquoi ils tombaient des nues. Puis j’ai réalisé qu’ils ne peuvent pas savoir si on en parle jamais, sauf entre nous.

 

Je me rappelle de chacune des fois, où des mains mal intentionnées se sont posées sur moi. Le nuancier pantone des émotions : la colère, la honte, l’incompréhension, la déception.

Aussi, la tristesse et la rage quand une amie me raconte ses propres histoires. L’impuissance quand j’aimerais lui dire de porter plainte mais que je sais trop bien pourquoi elle ne le fera pas.

 

On m’a traitée de salope, on m’a harcelée, on m’a touchée sans mon consentement, on m’a prise pour une actrice porno, on a insulté mon intelligence, on a fait de moi un objet.

J’ai appris à mettre mes limites, j’ai appris à (parfois) confronter (en tremblant) celui qui me catcall.

J’ai appris à me convaincre de ma valeur.

Mais si j’ai appris à faire tout ça, c’est que j’ai eu sur mon chemin des hommes (et des femmes) qui, eux, n’ont jamais appris le respect.

 

Je me rappelle aussi des mains bien intentionnées. Celles, confiantes mais douces, qui ont touché mon corps comme il avait envie de l’être. Qui m’ont fait à déjeuner, et des sandwichs pour la route. Celles qui se sont accrochées aux miennes, pour me rappeler qu’elles existaient, elles aussi.

 

Je me suis retrouvée célibataire dans la fin de ma vingtaine, aux débuts de Tinder, qu’on a souvent utilisé comme prétexte à minimiser les expériences négatives que j’ai vécues.

« Ben oui mais lâche ça aussi ! Ya juste des creeps là-dessus. »

Mais si, à cause de Tinder, je me suis retrouvée une fois chez un fanatique religieux avec une relation à la sexualité complètement bancale, qui n’a pas respecté les limites que j’ai posé et m’a traité de salope quand j’ai refusé de le revoir (duh), je me suis aussi retrouvée dans un café, avec un gars intelligent, à jaser de féminisme, d’intersectionnalité et d’autres sujets légers.

 

Ces deux hommes avaient des désirs, des envies, mais l’un d’entre eux savait comment les exprimer et les gérer, l’autre non.

Le manque de respect ne part pas d’un contexte ou d’une application, il part d’un être humain, de sa sensibilité et de son éducation.

 

D’une nuit de fun, à plus de 7 ans de vie commune, en passant par « on se fréquente,  it’s complicated ». J’ai eu beaucoup plus de relations basées sur le respect mutuel qu’autre chose.

Mais les relations abusives laissent des traces plus rapidement que les saines arrivent à les guérir. On peut poignarder quelqu’un rapidement et sans trop d’effort. Guérir une plaie nécessite du temps et des soins.

Éclairer les membres d’une société sur les bons comportements à adopter dans leurs relations amoureuses et sexuelles ne peut qu’être une bonne idée à long terme.

 

On dit de choisir ses batailles. Celle-là devrait en être une.

Chaque négation de l’existence d’une culture du viol, chaque déni de la nécessité du féminisme, est symptomatique d’une inconscience collective.

Chaque fois qu’on essaiera de discréditer quelqu’un qui s’ouvre sur une agression perpétrée sur sa personne, en pointant du doigt ses problèmes de santé mentale, son historique sexuel, sa façon de s’habiller ou sa consommation d’alcool ou de drogues, chaque fois qu’on pointera du doigt la victime et non l’accusé, on aura échoué big time en tant que société supposément évoluée.

 


Iris95À propos de l’auteure :
Iris a quitté le ghetto sur-privilégié de Tremblant quand son rêve de vivre de son groupe de punk féminin s’est éteint. Maintenant costumière, on pense que sa job est glamour, mais ses principales tâches sont de sentir les aisselles de chemises des comédiens, manger dans son char et s’engueuler avec les caissières chez La Baie. Elle apprécie le tricot, le whisky et faire des blagues vulgaires à des inconnus. Incapable de mentir, ne lui demandez jamais si votre pantalon vous fait un gros cul, surtout si vous avez un gros cul.

D'autres beaux textes à lire aussi...