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J’étais assis devant mon ordinateur dans le sous-sol. Je m’y étais enfermé parce que je boudais.

Bon, faut dire que j’étais toujours enfermé dans mon sous-sol peu importe mon humeur, mais cette journée-là c’était parce que je boudais.

 

J’avais voulu aller coucher chez mon ami une seconde nuit consécutive, et ma mère avait refusé, sous prétexte que j’avais toujours bien juste 15 ans et que je ne pouvais pas passer toutes mes semaines en dehors de la maison.

Mais je voulais être présent pour mon ami.

Il vivait une rupture difficile, la rupture du premier amour, et moi je tentais de l’aider du mieux que je pouvais; j’avais loué Katamari Damacy au Playstation 2 et on jouait à ça en mangeant les pâtes les plus épicées qu’on était capables de produire.

 

Bref, j’étais dans le sous-sol à bouder.

Ma mère est venue me voir, mal à l’aise. Elle m’a posé une question: «Pourquoi tu es si fâché de ne pas pouvoir coucher chez Kevin? Tu passes beaucoup de temps chez lui, en fait tu es toujours chez lui… Est-ce que tu veux me dire quelque chose?»

 

Oh, j’allais oublier. Mon ami venait de rompre avec Alex. Et ce n’était pas «Alex» comme dans «Alexandra». C’était «Alex» comme dans «Alex va devoir passer un examen de la prostate à 50 ans.»

 

Alors, ma mère a fait le lien. Peut-être que mon fils est gai.

 

Je peux comprendre. Je m’étais souvent posé la question moi-même.

 

Pas que je ressentais autre chose que de l’amitié pour Kevin. Ça, c’était évident, il n’était que mon ami. Mais je craignais d’être gai.

 

Parce que je voyais bien que je n’étais pas exactement comme les autres.

Mes amis de gars ne parlaient pas de leurs sentiments. Je n’avais pas nécessairement la vie familiale la plus simple, et je ne gérais pas toujours bien ma vie émotionnelle. Et quand je tentais de m’ouvrir à mes amis de gars-gars, les gars-gars qui aimaient clairement les filles-filles, ils fronçaient les sourcils.

 

Au pire ils faisaient une blague puis passaient à autre chose, au mieux ils… non, en fait c’était la seule réponse des gars-gars devant un autre gars qui se met à être sentimental.

 

Et je n’étais pas le gars le plus viril selon les critères traditionnels.

Encore aujourd’hui, mes bras ont l’air d’une baguette de pain pas assez cuite, mais à l’époque c’était pire.

Je n’avais aucun intérêt pour le sport (j’habitais littéralement à 10 minutes à pied de l’aréna où jouait Sidney Crosby deux fois par semaine pendant 2 ans, et je vous assure que je ne l’ai jamais vu même de loin), je n’avais pas spécialement hâte de conduire.

 

Et j’avais des drôles de goûts vestimentaires. J’ai encore des frissons quand je pense à ma passe aux Cégep où j’écoutais de l’électro-screamo, dans mon t-shirt mauve trop petit, avec ma ceinture et mes lunettes fumées blanches.

 

J’avais les mêmes lunettes que le gars à droite. Incidemment, c’était un de mes groupes de ”musique” préférés.

 

Et pire que tout, ça m’arrivait de me dire de certains gars qu’ils étaient beaux.

Pas que j’avais envie de les embrasser ou de coucher avec eux, rien de tout ça. Mais qu’ils étaient beaux, simplement.

Évidemment, je ne l’aurais jamais dit à voix haute. Mais des fois je croisais quelqu’un, la pensée me traversait l’esprit, et je me mettais à me faire un examen de conscience.

Voyons, t’es pas supposé trouver les gars beaux. Les filles se trouvent peut-être belles entre elles, mais c’est des filles. Les gars qui font ça, eux sont fifs. T’es-tu fif?

 

Alors je me disais que peut-être que les gens avaient raison. Peut-être étais-je gai. Après tout, ma mère n’était pas la première personne à me le demander ouvertement (sans compter ceux qui devaient le chuchoter derrière moi).

 

Mon historique Internet avait beau témoigner (honteusement) du fait que j’étais définitivement attiré par les filles, la même question me revenait toujours: et si j’étais gai?

 

Puis un jour je suis tombé sur un film qui m’a fait le plus grand bien: Kinsey.

Un film correct avec Liam Neeson. Il y joue un universitaire qui a fondé la sexologie, et c’est définitivement moins excitant que le voir péter la yeule de l’Europe au complet dans Taken. Mais ce film-là m’a amené ce qui était pratiquement une illumination.

 

Ce professeur a étudié la sexualité humaine pendant des années, et a créé une échelle qui porte son nom. À chacune des extrémités, on est soit parfaitement hétérosexuel, soit parfaitement homosexuel. Et il y a différent degrés d’attirance envers le même sexe et le sexe opposé entre les deux.

 

Mais voilà, selon lui, les gens complètement aux extrémités sont rares. La plupart des gens se trouvent quelque part entre les deux.

 

Pour la première fois, je me disais que j’étais normal. Que ça se pouvait, trouver un gars beau sans que ça veuille dire que toutes ces années à fantasmer sur des filles n’étaient qu’une mascarade de son subconscient pour nous cacher notre «vraie» nature.

Je pouvais être hétéro sans être comme tous les hétéros.

 

Parce qu’au fond, il n’y a pas de «comme les hétéros» et «comme les gais».

Il n’y a pas d’équipes distinctes.

Il y a des hétéros qui trippent sur la mode et qui pleurent tout le temps, des gais qui font de la motocross. Des gens qui ne sont ni hétéros ni gais qui aiment la motocross et qui pleurent.

 

Et aussi, des ados hétéros à lunettes fumées blanches qui n’aiment pas beaucoup le hockey, mais qui aiment les filles mais qui des fois trouvent des gars beaux.

 


Pier_Luc95

À propos de l’auteur :
Pier-Luc n’a pas l’air de ce qu’il est vraiment. Il donne l’impression d’un gars jovial et calme. Il est toujours en criss et crissement angoissé. Les gens pensent qu’il est un garçon poli, aussi. Dans ses temps libres, il s’intéresse à la politique, à la lutte professionnelle et à Pokémon. Faut pas chercher à comprendre.

 

Photo : Brokencyde

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