monitrice

«J’ai ramené / Du fond du Zimbabwé / Des souvenirs / Impossibles d’oublier.»
Anonyme (souhaitant peut-être le rester)

 

Cette photo. 

C’est moi, entourée non pas de naines, mais des filles qui à ce moment-là avaient 11-12 ans – moi j’en avais 16.

Une géante à broches et coupe de cheveux louche, avec ses millions de barrettes multicolores, et un grand sourire rempli de dents pleines de broches. Dans le fond du bois, je me foutais pas mal d’être fashion – hip – yo – yeah.

À mes propres yeux, j’étais crissement cool. J’avais mon propre barème, tsé.

 

Fuck toute, j’étais monitrice, man.

 

Quelques années avant, mes parents m’avaient inscrite au Camp de La Salle, pour un séjour d’une semaine.

Dieu que j’étais stressée.

J’avais 11 ans, une autre coupe de cheveux louche (pattern récurrent) … mais rapidement, le feu a pogné dans le chalet des filles.

Bien sûr, il y a eu des chicanes, des genoux déchirés en bêchant dans la forêt et des maillots de bain qui pognent dans la craque quand tu sautes du plus haut tremplin … mais ce dont je me souviens le plus, c’est mon état d’excitation totale qui a duré tout au long des 168h que j’ai passées dans ce coin caché-magnifique de Lanaudière.

 

À 11 ans, ta notion d’idole est assez floue.

Tu admires des chanteuses à cause de leur linge (la voix c’est secondaire) … des patineuses artistiques pendant les Olympiques d’hiver … une cousine éloignée belle qui a un tattoo et qui s’appelle Jessica (les Jessica sont toujours belles et rebelles).

Mais c’est quand j’ai été confrontée à mes premiers MONITEURS, à mes premières MONITRICES … que j’ai réellement compris la notion d’admiration.

Je l’ai ressentie jusque dans mes os.

 

Ils imposaient le respect à tous points de vue – sauf parfois dans le choix de leur nom de camp … je ne nommerai personne ici, mais chers amis moniteurs, avouez que des fois notre nom c’était pas notre meilleur choix à vie … si tu as décidé de t’appeler Furoncle et que tu es encore moniteur 5 ans après avoir fait ce choix douteux … le regret peut t’envahir – enfin bref, ils ne reculaient devant rien pour nous faire vivre l’aventure.

 

Fallait que je fasse ça. Fallait que je sois EUX.

 

Ô surprise, je ne croyais pas digne, à 11 ans, de pouvoir accéder à ce club sélect : et comment faisaient-ils pour toujours avoir des idées, pour toujours dire une bonne blague au bon moment, que l’on soit en plein milieu d’un lac en kayak, sur le bord d’une paroi rocheuse avec un harnais dans le péteux, ou un micro à la main, lors du spectacle amateur ?

 

C’était du génie, pour moi. Les moniteurs étaient une race à part.

 

J’ai grandi – de plus de pouces que la moyenne des filles – et j’ai commencé doucement à penser à ce que l’avenir me réserverait.

Mais cette idée de devenir monitrice me hantait pas mal.

Bien sûr, j’admirais Sylvie Drapeau, mais j’étais toujours pognée pour jouer les gars dans la pièce de fin d’année, et je me disais que la grâce et l’élégance sylviedrapeauesque ne fittait pas avec mon instinct naissant pour la blaguette douteuse.

 

Je crois avoir vécu une émotion plus grande quand j’ai su que j’étais engagée au Camp de La Salle que quand j’ai su que j’étais acceptée au Conservatoire.

À chaque début d’été depuis une certaine nostalgie me prend … c’est à ce temps-ci de l’année qu’on se préparait à partir travailler dans le nord.

 

Et en hommage à tous ces moniteurs et monitrices qui m’avaient ébloui à 11 ans, je n’ai reculé devant rien pour créer de l’intrigue lors des séjours de nos campeurs, avec mes comparses à bandana : légendes musicales et costumées à l’heure du coucher, chansons à répondre débiles inventées sur le fly, animations en costumes douteux juste pour faire rire (se résumant parfois à une grande course d’une heure, d’une activité à l’autre, portant un chapeau louche et un vieux vêtement qui sent l’humidité) … réunions de plusieurs heures avec des collègues afin de parler de thématiques pour susciter l’intérêt des campeurs tout au long des séjours …

 

(Ma dernière année, la thématique de mon module était ‘Les mutants du jardin de Kettly’, personnage-emblème qui revenait jour après jour animer et donner des missions aux campeurs. Kettly était un mutant avec une tête d’ours qui chantait des tounes de Christina Aguilera.)

 

Bref, c’était n’importe quoi mais on avait une confiance si grande dans nos conneries que ça finissait toujours par marcher.

C’est comme monitrice que j’ai appris les rudiments du DIY et de l’improvisation bien faite (ou pas) … c’est comme monitrice que j’ai pu commencer à exercer mon jugement d’adulte lors de situations épineuses (conflits, blessures, questionnements éthiques, genre est-ce que je peux frencher ce moniteur-là sur le toit à 3h du matin sans me faire pogner).

Que je pouvais être 100% libre, même avec la contrainte de 4 quilles et 1 cône pour animer un jeu avec des jeunes de 16 ans … donc, que je me suis rendue compte que des fois ma folie pouvait être salutaire.

Car, d’abord et avant tout, notre objectif était d’intéresser une bande de jeunes parfois 100% apathiques.

 

 

Aujourd’hui, je vois bien comme cet emploi somme toute commun, que plusieurs comme moi ont eu au passage à l’âge adulte, a été un tournant.

Et souvent, je recroise des campeurs – campeuses … je ne les reconnais même pas, mais leur regard quand ils réalisent qui je suis … mon dieu … ils me ramènent automatiquement là-bas, dans le fin fond de Lanaudière … avec mes Docs, mes vêtements soigneusement choisis pour leur apparence discutable et mon épingle à couche dans l’oreille.

 

J’ai fait tout un tas d’erreurs dans ma vie d’adulte.

Je suis à bien des égards, pas la plus fonctionnelle des femmes – puisqu’il faut le dire, j’en suis devenue une.

Je suis pas toujours une bonne amie, une bonne enfant, une bonne blonde, une bonne collègue de travail.

Mais je suis sûre d’une seule affaire, c’est que j’étais une estie de bonne monitrice.

J’ai encore la voix éraillée d’avoir trop chanté une version symphonique de ‘Je m’en vais chasser le lion’ – la vraie version on la trouvait un peu plate.

 

J’ai tout donné, man.

Et des fois, quand il me prend l’envie de tout sacrer là … avec les ‘adultes’ … me semble que je te crierais un ‘Caya ! Boom !’ bien senti pour faire farmer la boîte à tout le monde … ou quand la gang a l’air déprimée, de me mettre une tête d’ours et faire semblant de danser la claquette au ralenti.

 

Si être monitrice était un vrai de vrai métier … c’est peut-être ça que je ferais. En attendant, y’a toujours une part de moi qui va avoir envie de monter debout sur une table pour casser la ‘beigitude’ du quotidien.

 

On dit de certains qu’ils sont entrepreneurs dans l’âme, rationnels, scientifiques, artistiques … test Grop oblige.

Moi, peu importe ce qu’il adviendra de ma petite personne, mon âme sera toujours un peu MONITRICE.

 

Ce texte a été écrit pour souligner le lancement de la 64e saison du Camp de La Salle. Pour en savoir plus sur le camp : http://www.campdelasalle.qc.ca/

 


veronique_pascalÀ propos de l’auteure:
Véronique vient de Longueuil et possède 2 chats obèses, comme 99% des femmes entamant la trentaine et n’ayant pas d’enfants. Véronique s’appelle Véronique et trouve que beaucoup de filles s’appellent Véronique, mais elle n’a pas trouvé de nom d’artiste satisfaisant encore (sauf Abeille et c’était pris). Alors elle prend vos suggestions.

 

NB – La photo a été prise au Camp de La Salle, désolé pour ceux qui s’y reconnaissent.

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