16:15 – Dans la cuisine du bureau. Les comédiens de la série sur laquelle je travaille nous ont fait livrer une boîte de cupcakes pour nous remercier de notre travail acharné.

Tout le monde se réjouit, on choisit notre saveur préférée selon la charte livrée avec la boîte.

Une des filles s’empare d’un des petits gâteaux et le porte à sa bouche avec envie. Mais avant que le décadent dessert ait pu toucher ses papilles excitées, quelqu’un lui crie, depuis l’autre côté de la pièce :

« HEY ! T’ES AU RÉGIME ! MANGE PAS ÇA !»

 

La pauvre fille est stoppée net dans son geste, le cupcake est toujours à quelques centimètres de ses lèvres, mais elle ne sait plus si son bras doit continuer sa trajectoire ou déposer le gâteau maudit.

Tout le monde la regarde. Malaise.

 

Tout ce dont elle avait envie, à ce moment, c’était de déroger à son drastique régime sans sucre pour participer aux festivités de la cuisine et échapper un moment aux longues heures de travail devant elle. Mais quelqu’un a décidé de lui enlever ce plaisir et de le remplacer par un sentiment de honte, dont le goût masquerait maintenant complètement celui du délicieux fruit défendu.

 

J’étais témoin de la scène, soudain très consciente de mon propre régime sans sucre, qui avait pris le bord depuis belle lurette, pour causes de travail, stress, besoin de réconfort, procrastination, name it, mais qui a pris la forme d’une voix dans ma tête, qui me dit constamment la même chose : « mets pas ça dans ta bouche, tu vas le regretter ».

 

J’en voulais à cette personne, qui avait arraché à ma collègue le droit de se bourrer la face en paix.

Et je me demandais : qui peut se permettre d’ajouter sa voix à celle, déjà assez cruelle, qui se trouve dans notre tête ?

Qui peut s’arroger le droit de juger ce que je mets dans ma bouche ou pas ?

 

Tant d’anxiété est déjà liée à ce qui franchit notre œsophage sans que quelqu’un nous tartine une couche de culpabilité par dessus.

Est-ce que mon omelette est free range ? Est-ce que mon brocoli a été arrosé avec de l’arsenic ? Est-ce que le boeuf que je m’apprête à ingurgiter a été forcé de regarder tous les épisodes de l’Auberge du Chien Noir jusqu’à ce qu’il se tire lui-même une balle dans la tête ?

Si je mange, je vais mourir. Si je mange pas, je vais mourir. QUE FAIRE ?

 

Carnivore, végétarien, végétalien, cru, cuit, paléo, sans gluten, guide alimentaire canadien.

L’alimentation est devenue une, ou plutôt plusieurs religions. Et MON DIEU qu’on passe du temps à en parler.

Les preachers de la diète sont aussi insupportables que ceux qui cognent à ta porte le dimanche matin.

 

Si ta diète de prédilection c’est d’escalader la plus haute montagne un soir de pleine lune avec un concombre dans le cul, parce que ça facilite l’absorption des minéraux, FINE.

Je te juge pas. You do what you gotta do.

Mais essaie pas de me convaincre de faire la randonnée avec toi. Pis de grâce, montre-moi pas les photos.

 

 

Ce que je veux dire, c’est que chacun sait ce qui est bon pour son propre corps et en alignement avec ses propres valeurs.

 

C’est pas parce que ton gros intestin est capable d’extraire les vitamines d’une pizza par jour et continuer de te gratifier de selles régulières et bien moulées, que l’intolérance au gluten ou aux produits laitiers existe pas et que t’as le droit de juger ceux qui essaient de juste se sentir bien, en leur disant : « Voyons esti, mange ! T’es même pas grosse ! ».

 

Et c’est pas parce que tu sais que de mettre des graines de chia sur tes toasts (sans gluten), dans ton jus vert pis dans ton yogourt de lait de coco va t’apporter le bonheur d’un transit sain, que t’as le droit de regarder avec dégoût et jugement ton amie qui trippe à s’envoyer un sac au complet de Ruffles all dressed derrière la cravate.

Parce que des fois, tout ce dont on a besoin c’est de s’envoyer un sac au complet de Ruffles all dressed derrière la cravate. Sans jugement. Sans culpabilité.

 

Aussi, si t’essaies de mettre dans la tête d’une personne qu’elle est un être humain horrible qui mérite pas de vivre parce qu’elle mange des animaux morts, t’as des chances de te retrouver avec quelqu’un qui va avoir envie de prendre sa carte de fidélité au Pied de Cochon juste pour te faire chier.

C’est comme essayer de convaincre un fumeur d’arrêter de fumer si ça lui tente pas pour vrai. C’est sûr que ce serait mieux pour tout le monde, mais bonne chance avec ça.

 

 

Je sais que les produits laitiers c’est pas bon.

Je sais que les grandes compagnies agroalimentaires sont plus démoniaques que les Khmers Rouges.

JE SAIS QUE C’EST PAS FIN DE TUER DES ANIMAUX.

Et j’essaie de faire attention. De plus en plus. Mais des fois je choisis d’essayer de pas y penser, parce que sinon j’ai l’impression que je vais perdre la raison.

 

Manger est un plaisir.

Qui nous tient en vie, accessoirement.

Notre alimentation ne devrait pas devenir une obsession. Mais pour certaines personnes elle en est une, malheureusement. Les troubles alimentaires ne sont pas toujours apparents. Et ils ne sont surtout pas toujours là où on le croit.

 

Une amie me racontait cette semaine, que parce qu’elle est née avec la shape de Kate Moss, les gens scrutent et commentent continuellement ce qu’elle met dans son assiette. Sans doute parce qu’ils aimeraient la prendre en défaut.

On veut tellement pas voir un mannequin manger à sa faim. Sinon la vie ne fait plus aucun sens. Sois belle mais sois anorexique, pour nous conforter dans notre vision unidimensionnelle du monde. S’il te plaît.

 

En gros, la règle devrait être : mange et laisse manger.

Ah ! Pis si quelqu’un t’invite dans sa maison et te prépare à souper, sois pas un gros con, mange ce qu’on te donne et oublie pas de dire merci.

Sauf si t’as une allergie grave.

Personne veut passer sa soirée à table en face de quelqu’un qui ressemble à Harry Potter, dans l’avant-dernier film, la fois que Hermione a dû lui jeter un sort pour pas que les méchants le reconnaissent.

 


Iris95À propos de l’auteure :
Iris a quitté le ghetto sur-privilégié de Tremblant quand son rêve de vivre de son groupe de punk féminin s’est éteint. Maintenant costumière, on pense que sa job est glamour, mais ses principales tâches sont de sentir les aisselles de chemises des comédiens, manger dans son char et s’engueuler avec les caissières chez La Baie. Elle apprécie le tricot, le whisky et faire des blagues vulgaires à des inconnus. Incapable de mentir, ne lui demandez jamais si votre pantalon vous fait un gros cul, surtout si vous avez un gros cul.

Image : Parks and Recreation

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