premiere

– Salut !

– Salut.

– Ça va ?

– Ouin, mais non.

– Quessé ?

– Je suis en burn out. Le deuxième en 7 ans.

 

Ces mots-là me crissent tout simplement à terre.

 

Parce que je t’ai vue mon amie, t’enfoncer avec un air invincible dans ton tourbillon.

 

Je t’ai vue te sentir indestructible, portée comme une surfeuse sur une vague d’adrénaline. Mode survie. Depuis des mois, tu n’as pas vécu ta vie, tu as glissé dessus, sans trop dormir, sans trop rêver.

 

Et tu te réveilles en plein cauchemar. Plus rien ne fonctionne, ton corps en premier lieu.

Tu ne dors plus, ou tu dors trop, tu ne manges plus ou tu manges trop. Tu es de bonne humeur et une seconde plus tard tu t’enrages. Tu pleures. Tout le temps et pour aucune raison.

Ô doux pognage de garnotte, ô douce sensation de la machine qui a été poussée trop loin et qui décide de reprendre ses droits.

 

J’ai tellement d’empathie pour toi. Car je l’ai vécu moi-même.

J’ai toujours été bonne élève, travaillante, persévérante. Et pendant des années, je pensais que le ciel allait me tomber sur la tête si je n’accomplissais pas un certain nombre de choses dans mes journées.

Je me suis rendu compte que mes beaux accomplissements n’intéressaient pas vraiment ‘les gens’.

 

‘Les gens’ font ‘bravo’ et retournent à leur vie, essayer d’accomplir à leur tour leur top de la pyramide de Maslow.

Bienvenue en Occident.

 

 

Les premières de classe savent ce que c’est, le sentiment du vide.

Nous avons toutes espéré impressionner nos parents … en leur racontant depuis l’enfance nos exploits la seconde où ils arrivaient … comme un chat qui ramène un vieux mulot mort à son maître. Une vague émotion se dégage toujours d’eux … à peu près la même que quand tu leur rapportais un 98% sur ton examen et qu’ils te disaient : ‘Ouin, mais le 2% que t’as perdu … y’é allé où ?’

 

Être travaillante, c’est bien.

Être fière, par contre, pas trop. Faudrait pas qu’on se pense bonnes.

 

 

Quand tu es le projet de vie de ton parent, il est possible que les barres soient hautes.

Mes barres à moi, mon amie, je vais passer ma vie à les baisser. Apprendre la vie de cette manière, c’est se magasiner de ne jamais savoir pouvoir faire la différence entre une victoire et une défaite.

Je me souviens de ce mur de médailles et de plaques dans ma chambre d’adolescente.

Je les regarde encore aujourd’hui … et je ne sens aucune fierté. Des mulots morts.

 

Ceci dit, je n’accuse pas nos parents. Ils ont donné ce qu’ils n’ont pas reçu, avec un engagement indéfectible. Chaque éducation a ses pours, ses contres, ses avantages … et ses conséquences.

 

 

Parfois, on se retire, on s’éloigne du spinnage.

‘Ce mode de vie n’est pas sain ! Je veux dormir plus que 5 heures par nuit ! J’en ai plein mon casse ! Je crisse mon camp à Tulum pour faire du yoga et manger du gazon ! Je me déplogue des réseaux sociaux ! Fuck the system !’

 

Ça dure un temps.

 

Et quand on revient … on est gonflées à bloc … et on ressort nos rengaines : on est tellement dans le jus, avec nos agendas de ministre – et nos salaires annuels qui accotent pas.

On essaie de repartir la machine à adrénaline.

On ne sait pas vivre autrement.

On avait 13 ans, et on courrait déjà du journal étudiant à la game d’impro, du basket ball à l’équipe de génies en herbe, de la troupe de théâtre à l’éco-art.

 

Les premières de classe ont développé jeune le skill de jongler avec beaucoup de balles.

Et ‘les gens’ nous ont valorisé à cause de ça. Pas envié. ‘Les gens’ se contentaient eux, de une activité, un sport, un projet. Ils nous trouvaient braves – lire folles.

 

Et je sais pas pour toi, mon amie, mais moi, je ne le fais pas parce que je trippe particulièrement jonglerie. J’ai une fulgurante tendance à toute échapper.

 

On le fait, j’imagine, parce qu’on sait pas trop comment faire autrement. C’est nous, les miss parfaites, adaptées et intégrées aux systèmes, qui poussons la machine trop loin, sans savoir trop pourquoi.

En espérant encore que le professeur va nous prendre en exemple et mettre un collant sur notre dictée.

 

La sensation que tout est possible qu’on nous a laissé, à nous les premières de classe – doublé du rythme d’une société qui s’accélère sans cesse – nous aura apporté des cv bien garnis, des voitures de l’année, des condos, des voyages, des bébés, des couples photogéniques … pour les uns … pour les autres, le désir d’obtenir tout ce qui est sus – mentionné … et une vague sensation de passer à côté de sa vie, si on a pas ‘ça’.

D’être foncièrement inadéquates.

Nous, les over achiever, on est orgueilleuses.

Nous nous sommes toujours définies par nos accomplissements. Les certificats, les plaques, les prix, les mentions au gala Méritas. Personnalité de l’année, Prix du Gouverneur Général, Prix Gratuité.

 

Être travaillante, c’est bien.

Être fière, par contre, pas trop. Faudrait surtout pas avoir l’air de se ‘penser bonne’.

 

Personnellement, encore aujourd’hui, la fierté est un sentiment qui me gêne et que je dois gérer dans la plus grande intimité.

Pourtant les preuves sont faites depuis longtemps, que nous sommes ‘worth it’.

Et nous voilà encore là, crevées, à essayer de faire notre place sans avoir l’air de se ‘penser bonne’.

 

Bien sûr, notre vie est tout sauf ennuyante.

 

Le hic, c’est qu’il n’y a plus de classe, plus de collants, plus de bulletin.

Le vrai monde ne marche pas au mérite, tu le sais comme moi, mon amie. Des gens comme nous vont passer toute leur vie à digérer le fait qu’elles ont intégré une manière de penser la vie qui n’a rien à voir avec la vie réelle.

Les paresseux, les complaisants, les copieurs … tous peuvent tirer leur épingle du jeu dans la vraie vie. Y’a pas de surveillant, pas de copies, pas de retenues, ou de suspensions.

 

 

Over achiever. Et un jour tout s’effondre : ton couple, ton corps, ta relation avec ton enfant, ton compte de banque, ta santé mentale.

Parce que le hamster qui roule dans une roue dans sa cage, il over achieve, lui avec.

Mais qu’est-ce qu’il accomplit … à part être un petit peu moins gras que la moyenne des hamsters … c’est nous, ça, avec nos petites pattes, notre air paniqué, notre visage pâle et notre haleine caféinée.

 

Les premières de classe … ont beaucoup plus de chances que d’autres de se ramasser acculées au pied du mur de leurs limites.

Mais moi, je suis fière de toi, mon amie, avec ou sans ton cv, avec ou sans tes médailles, avec ou sans ton passé. Tu étais, es et seras toujours ‘worth it’ à mes yeux quoi que tu fasses … ou ne fasses pas.

 


veronique_pascalÀ propos de l’auteure:
Véronique vient de Longueuil et possède 2 chats obèses, comme 99% des femmes entamant la trentaine et n’ayant pas d’enfants. Véronique s’appelle Véronique et trouve que beaucoup de filles s’appellent Véronique, mais elle n’a pas trouvé de nom d’artiste satisfaisant encore (sauf Abeille et c’était pris). Alors elle prend vos suggestions.

 

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