Tout ça commence durant la première soirée de notre road-trip dans une petite ville du Connecticut.

Ce soir-là on s’était involontairement défoncés dans un bar louche où il y avait beaucoup trop de télés et d’enthousiasme pour un match de football universitaire.

 

À la fin de la veillée, on saute dans un taxi pour rentrer à notre hôtel déficient au niveau des étoiles.

Vu qu’ils y servent des déjeuners 24 heures, on dit au chauffeur de nous déposer au Denny’s juste en face de l’hôtel. Un de nos chums est trop brûlé et décide de rentrer.

 

Les 3 mousquetaires sont vraiment rendus 3, dans le parking du pire restaurant de la côte Est américaine.

 

Dans l’entrée du resto, y’a une petite foule qui nous semble hargneuse et très agitée. Imagine la foule dans la finale de 8 Mile quand B-Rabbit affronte Papa Doc. Cette foule-là.

Y’a 20 blacks habillés en thugs dont 16 qui chillent entre les deux sets de portes.

Mais nous autres on est en mission « 2 oeufs bacon » faque c’est pas un petit coup d’arme blanche qui va nous faire dévier de notre quête.

On finit par rentrer sous les regards haineux pour finalement commander nos régals matinaux dans le chaos le plus total.

 

Mes deux chums décident d’aller fumer tandis que je reste en dedans.

En sortant, le premier qui a déjà été un gros fan du mouvement Rastafari dans sa jeunesse, a cru bon de crier un petit: « Ya man! Rastafari! » en traversant la cohorte d’Afro-Américains mouvementés.

Y’ont pas aimé ça, y’ont donc suivi les deux caucasiens francophones à l’extérieur.

 

Je suis en dedans avec mon coupon #28 à constater que ça commence à brasser dehors.

 

Là je me dis, c’est pas vrai qu’on va se battre qu’on va se faire battre par des gangsters, au Connecticut en plus.

L’adrénaline d’un gars qui veut pas se battre embarque pis je sors calissement contre mon gré pour que dans le pire des cas, on se split les coups de bottes Timberland à trois.

Quand tout à coup! (Prononcé avec la voix d’un narrateur d’une émission pour enfants.)

Je réalise que la source du chaos extérieur n’est pas la violence mais bien l’excitation chrétienne.

 

Un des gars avait sorti une bible de son sac-à-dos pour nous faire un freestyle avec les mots-clés des versets pendant qu’un de ses chums faisait du beatbox. Tandis que la foule amassée autour de nous réagissait à chaque punchline en criant et en faisant des « faux coups de feu dans les airs ».

 

Il s’agissait de preachers hip-hop qui voulaient nous évangéliser. Magique.

Les faux brigands ont fini par constater notre enthousiasme, même si celui-ci provenait plus du fait qu’on venait de réaliser qu’on allait pas mourir que de se faire passer la bonne nouvelle, donc y nous ont demandé si on voulait faire une prière de groupe avec eux.

 

On a accepté volontiers.

 

On est 23 en rond, à 2h45 AM dans le parking d’un Denny’s quand out of nowhere, y’a une fille qui dépose son bébé dans son banc par terre en avant d’elle.

Je sais pas il avait quel âge ou combien de mois, je suis pas bon là-dedans. Mais mettons un bébé haut comme les bottes d’eau Hunter de mon ex.

 

On se tient tous par la main, j’ai mon chum Hugo à ma gauche, un black que je connais pas à ma droite, pis ça part.

Une des filles commence à rapper une prière a cappella avec le flow agressif de Nicky Minaj.

 

On réalise assez rapidement qu’après chacun de ses verses, y faut crier:

« Thank you Jesus. »

Pis à chaque « Thank you Jesus », le dude à ma droite me serre la main fucking fort. Comme pour me dire: « La sens-tu la foi rentrer? La sens-tu? »

 

C’EST LA FOIS OÙ JE CATCHE LE PLUS RIEN DE MA VIE.

Pis là je commence à sentir mon Hugo qui a le goût d’intervenir, de mettre son grain de sel dans ce ghetto-recueillement. Et aussitôt que l’intensité de la rappeuse commence à ralentir, y se lance:

« Sorry guys, if you don’t mind I would like to bless the baby. »

 

Dans ma tête j’me dis: « DAFUQ EN MAJUSCULES. »

Jure-moi qu’y vient pas de dire qu’y veut bénir le poupon?

 

Y continue:

« What’s her name? »

« Kayla. »

« So if we’re here tonight, it’s for Kayla.

She’s gonna grow up and will become a beautiful woman.

She’s gonna do great things in this world.

And thank you for giving me this opportunity.

Bless you all. »

(Ceci est le discours intégral.)

Le gars finit avec un « Bless you all » comme si de rien n’était.

 

Son intervention a créé un silence awkward qui a duré quelques secondes.

 

Dans un enthousiasme commun et contagieux, ils se sont tous rués sur lui comme la famille de Wilfred lorsqu’il avait été couronné grand gagnant de la première édition de Star Académie.

Caresses, becs sur les joues, étreintes de groupe, tapes sur la tête, etc. Une canonisation de son vivant.

 

Ces festivités étaient mon cue pour aller ramasser notre bouffe refroidie sur le comptoir.

 

On est retournés à l’hôtel en silence, sûrement parce qu’on se disait qu’on pourrait jamais raconter ça d’une façon qui rendrait justice à l’intensité et au randomness de l’événement.

 

On arrive à notre chambre, notre chum endormi nous regarde un peu confus:

« Les gars vous étiez où?! »

Moi: « Recouche-toi, on te contera ça demain. »

Hugo: « Bless you. »

 


Julien95À propos de l’auteur :
Pratiquant le défoulement littéraire depuis déjà plusieurs années, Julien aime bien analyser et comparer sa situation avec le monde extérieur pour réaliser que finalement, c’est si pire. Il en est venu à accepter le fait qu’il ne sera jamais heureux. Depuis sa tendre enfance, le film Les aventuriers du timbre perdu lui sert de guide de vie, les déceptions ne feront donc que continuer à s’abattre sur lui. Avec le temps, il a appris à faire la paix avec les gens qui ont un tatouage tribal.

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