coeur2

On fume une cigarette.

Ensemble à l’abri des gens dans le bar.

« Qu’est-ce que tu fais ce soir? »

 

Question catapultée. Réponds-moi vite avant que les autres ne le sachent.

Je te souffle ma boucane au visage.

En Europe, ça voulait dire que j’ai envie de toi.

On est à Montréal maintenant, ici ça veut rien dire.

 

… J’ai quand même envie de toi.

J’ai envie d’en profiter encore un peu avant que ça foire. Parce que ça va foirer.

C’est pas de ma faute, c’est à cause de la deuxième loi de la thermodynamique, la science des grands systèmes en équilibre. Celle qui stipule que le désordre dans tout système isolé croît inévitablement et irréversiblement avec le temps.

C’est dire qu’avec l’action du temps, tout système se désagrège jusqu’à être défectueux. La poésie n’a rien inventé que la science ignorait qu’elle l’expliquait.

 

Pas ma faute. C’est inévitable.

C’est rassurant, la thermodynamique.

Tes yeux mi-amusés. Tes mains qui chassent ma boucane, à défaut de chasser mon linge.

On connait la suite. Pas pour toujours mais au moins pour tout de suite.

« Comme d’hab? »

« À tantôt. »

Tournage de talons respectif. Moi destination chez toi et toi retour à tes obligations sociales dans le bar.

 

Parce qu’on a un système.

Comme à la cachette. Ferme les yeux. Compte jusqu’à dix minutes, laisse-moi de l’avance. Après dix, près pas près tu te call un taxi.

 

Comme tout système, le nôtre repose sur des notions d’équilibre. L’équilibre entre ce que l’on sait et ce que les autres ignorent. Calcul arithmétique entre mon départ et le tien. Balance qui nous place hors de tout soupçon raisonnable.

 

Finesse de funambules et jongleries de ninjas. Je raffole des jeux de dextérité.

Mais à force de jongler, il m’arrive d’échapper des balles.

Balles qui roulent entre mes doigts, comme le gars qui roulait en long board le long du parc Lafontaine pendant que j’essayais de te doubler jusqu’à chez toi (parce que je ne me tanne jamais d’aucun jeu).

 

L’inconnu à roulettes me jauge pendant une fraction de regard. On croise les doigts.

Lui: « Attends. »

Attendre quoi? Attendre toi? Pourquoi attendre? C’est parce que je suis attendue…

– Attends.

– Okay. Je t’attends. T’as trois minutes.

Pourquoi j’ai répondu ça?

Silence

Pourquoi j’ai pas envie de partir?

  • Salut.
  • Salut.
  • Bon, qu’est-ce que tu voulais me dire?
  • Je sais pas… Je voulais juste te parler.
  • Pourquoi?
  • Je sais pas.
  • Il te reste deux minutes.
  • Deux minutes c’est en masse.
  • Qu’est-ce que tu voulais me dire?
  • Que j’avais envie de t’embrasser.
  • Pourquoi tu le fais pas?
  • Parce que j’ai peur de me faire rejeter.
  • Si j’avais voulu te rejeter, je t’aurais pas attendu.

Il se penche vers moi avec l’aisance d’un enfant qu’on appelle au tableau lorsqu’il ne connait pas la réponse.

 

C’est innocent, un bisou. Y’a rien là. On jouera plus jamais ensemble mais tout du moins ça nous fera une bonne histoire pour s’endormir… Ou pour se masturber pour mieux dormir.

 

Mais j’me demandais comment ça embrasse, un garçon qui sait que c’est la seule et unique fois que ça va arriver.

(Potin: Ça embrasse comme un ado quand les baisers sont suffisants et le sexe inexistant.)

 

On tourne les talons, retour à mon monde. Retour vers ma destination.

Je sais qu’après le livre Windows on the World, on a pu le droit de dire que la réalité dépasse la fiction. Même si des fois c’est vrai pour d’autres choses que des avions dedans des tours. Des fois, la réalité dépasse mes fictions.

 

Collision d’univers dans 5… 4… 3…

« Catherine? »

2…1…

 

On est plus que nous deux. Deux nous-autres et un chauffeur de taxi qui doit trouver sa soirée amusante.

Je te rejoins sur la banquette arrière.

 

« Est-ce que je viens de te voir embrasser un autre gars? »

J’ai tellement envie de mentir que ça m’a presque brûlé les lèvres. Mentir, c’est un peu jouer avec les mots. Non?

 

« Fais-moi pas cette face-là. »

C’est le mensonge ou le sourire. On peut pas rien avoir.

Tu ne peux pas m’en vouloir, c’est pas ça les règles.

« Je suis désolée que t’aies vu ça, mais si c’était à refaire, je ferais la même chose. »

« Câlisse fille, aide-toi. »

Trop d’honnêteté? Trop d’honnêteté.

 

J’avais oublié qu’il n’y a rien de plus égoïste que d’être honnête. La vérité n’est bénéfique que pour celui qui s’en soulage.

 

Tes yeux mi-amusés.

Pas les mêmes que tantôt.

Tu l’avais pas vu venir. T’as perdu le contrôle. Tes yeux en perte d’équilibre.

 

« T’as rien à dire pour ta défense? »

Bêtement comme ça j’ai pensé à la thermodynamique. Notre système relationnel allait bien finir par foirer un jour. Un système isolé ne peut rester en équilibre; entre le oui et le non. Entre le silence et le bruit. Mais je ne peux pas te répondre ça, te répondre que c’est la faute de la thermodynamique.

 

Je ne peux pas non plus te dire que je venais de le rencontrer, que je me demandais simplement ce que ça ferait d’embrasser un inconnu à roulettes.

Parce que si je l’assume, jamais tu ne me croiras que c’était la première fois.

 

J’ai encore eu envie de mentir. C’est une mauvaise soirée pour résister.

« Je le connaissais déjà. »

Je ne sais pas si c’est moins pire ou bien pire.

 

On sort du taxi plus tôt que prévu. Le chauffeur retourne à sa soirée sans retournement. Nous laissant à nos petits drames de faux-semblants.

Ton rire découragé face à face à mes gamineries.

« J’ai pu ton âge moi. »

J’vois pas en quoi le nombre de fois que j’ai fait le tour du Soleil a à voir avec quoi que ce soit. Mais ça va, j’te laisse ton excuse, grand sage. Maintenant on joue?

 

Tu colles ta bouche par où je mens avec une force que je ne te connaissais pas. Comme pour effacer l’empreinte de l’autre.

Traverse les lumières blafardes crachées par les lampadaires. Bras dessus bras dessous. Complicité qui ne nous ressemble pas. Tes ongles dans ma nuque. Tes dents sur ma bouche. Tu m’entraînes dans la ruelle érotico-obscure la plus proche. Comme si tu voulais me punir contre le mur de pierres. Ou comme si tu voulais me montrer que toi aussi, tu peux être aventureux.

C’est bon, t’as gagné j’te crois.

 

« Est-ce que tu fake des fois quand on fait l’amour? »

J’ai reçu la question comme une accusation. Premier déséquilibre. Enfant qui fait ses premiers pas.

Lorsque la confiance est brisée, on en vient à douter même des choses les plus naturelles…

 


Catherine95À propos de l’auteure :
Catherine Thomas. Tite-Jo connaissante notoire. Auteure drôle, paléontologue aguerrie et collectionneuse d’histoires. Elle n’aime pas le Nutella et le bacon alors oui, vous pouvez la mépriser. Mais méprisez-la pas trop parce qu’elle a aussi un match de 94% avec Yoda sur Lovecalculator.

 

Photo : liverpoolhls

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