3r1vr1

J’ai 23 ans, toutes mes dents et zéro permis de conduire. Et la dernière affirmation est la preuve que je suis une bonne personne.

 

S’il vous plaît, n’y voyez pas un stéréotype sur les femmes au volant.

Ce serait dommage de faire mauvaise presse à la gente féminine au grand complet juste parce que moi je suis tête de fruit – oui oui, de fruit. J’ai pas utilisé « linotte » ou « moineaux », parce que la plupart des oiseaux, aussi coco-vides soient-ils, ont un minimum d’instinct de survie.

 

Tout ça remonte à bien longtemps : le jour où j’ai appris que j’allais mourir d’un accident.

 

Facebook. 2009.

 

Catherine de quinze ans se crée un compte avec son adresse hawaienne_babe@hotmail.com.

(Ici j’ai parlé de moi à la troisième personne, parce que j’assume semi cette partie de ma vie, ne vous en déplaise.)

 

Et ce, malgré la désuétude de s’inscrire sur un réseau social quand elle aurait pu entasser la totalité de ses connaissances sur une seule table pliante de cafétéria.

 

Douce époque où l’on uploadait des photos seulement une fois par mois. Aux journées couleurs. Les journées bénies des dieux de la mode où l’on était pas obligé de mettre notre uniforme scolaire dans l’établissement du même adjectif.

 

Obviously j’étais pas sur Facebook pour retrouver des vieilles connaissances. Qui est-ce qui est nostalgique de son crew de garderie?

 

Et comme j’avais jamais eu de chum, j’avais pas non plus de nouvelle blonde d’ex à stalker (une fois j’ai essayé de trouver un vendeur de chez AMNÉSIA sur qui j’avais un crush… mais on s’éloigne du sujet).

 

À cette époque lointaine pré-Farmville, j’étais sur Facebook pour les minis tests de personnalité cheaps.

 

Ces petits tests meublaient mon existence à un niveau actuellement comparable avec notre Netflix moderne.

 

Joyeuses petites pertes de temps qui ont comblé le manque de spiritualité dans ma vie depuis que j’étais devenue trop une ado cool pour dévorer ceux qui se trouvaient dans le magazine Cool.

 

Inutile de préciser que je prenais déjà le résultat TRÈS au sérieux lorsque j’ai lu le titre de mon prochain deux minutes perdu: « Comment allez-vous mourir? »

 

Le verdict est tombé. Irréfutable. Indiscutable. (T’sais, c’était pas un test nono du magasine Cool où tu pouvais te tromper en comptant tes points. 2009, le futur!)

 

« Vous allez mourir d’un accident. »

 

J’ai reçu la nouvelle comme une illumination, comme un coup de gyrophare dans la gueule.

 

Sur une base quotidienne, l’immensité de mon déficit d’attention m’handicape la trustabilité niveau «tenir des choses fragiles et/ou pointues et/ou lourdes et/ou contondantes».

Imagine les hécatombes dans l’éventualité où je me retrouvais au volant d’une boîte de tôle capable de te ramasser une colonne vertébrale.

 

Les sceptiques seront convaincus après une seule game de Mario Kart contre ma personne.

Testez-moi.

 

Et pour ceux qui considèrent qu’un test qui s’allonge sur huit tours de pistes, c’en est trop, l’expérience est interchangeable.

 

Une conviviale conversation de dix minutes est suffisante pour se rendre compte que ma capacité de concentration est aussi fragile que la confiance en soi d’une vedette de téléréalité (oui, une course à Mario Kart me prend plus de 10 minutes. Lâchez-moi les basquettes).

 

Un jour, mon père, dans toute la bonne volonté symptomatique des utopistes, a essayé de m’apprendre à conduire.

Mon père avait choisi pour berceau de son suicide un pittoresque quartier industriel où il faisait bon humer l’odeur d’asphalte poussiéreuse et l’absence totale de trace de vie humaine.

 

Et même dans ces conditions désertiques, les doigts du padre n’ont jamais décrispé de la poignée trônant au-dessus de la fenêtre passager.

 

Si cet homme, qui croit en moi à tout bout de bras, cet homme-là qui m’encourage au point d’avoir déjà fait des heures supplémentaires pour me payer des cours de chant et venir m’applaudir en me faisant à croire qu’un jour j’aurai les cordes vocales pour chanter du Véronic DiCaire au karaoke, et ce malgré mes tourments rencontrés avec « À la claire fontaine » a capella.

Si mon propre père ne croit pas en mes capacités de conduite sécuritaire, ma condition a franchi le stade de l’abandon raisonnable et légitime.

 

Pis en plus c’était une automatique.

 

Je vais définitivement mourir d’un accident.

 

Mais j’ai l’intuition que mon destin veut me garder en vie encore un p’tit boute de calendrier plus longtemps.

 

J’ai déjà perdu le permis de conduire que je n’ai jamais eu.

 

Le destin fait bien les choses. Bravo, destin.

 

Même en ne manoeuvrant que mes bottines, je chemine comme une girouette en perpétuel état d’ébriété.

Ça m’a déjà mérité une contravention de marcheuse, une fois.

 

Étant donné que ma mémoire n’a rien des qualités absorbantes du ShamWow, toute l’affaire est tombée dans les craques de ma procrastination et la facture a exponentiellement augmenté jusqu’à suspension de mon permis de conduire.

 

C’est la préposée de la Ville qui me l’a appris, lorsque j’y suis allée pour régler la non-totalité de la facture.

 

Même en tant que piétonne, je suis une piètre conductrice.

 

Le danger me colle au cul comme une matante inconsciente des dimensions de son véhicule.

 

Bref, c’est une bonne chose que je ne conduise pas.

 

Et vaut mieux que je marche le moins possible aussi. Vu mon passé de piétonne-hors-la-loi-récidiviste.

 

C’est ma modeste contribution à la société. Et à la sécurité globale.

 

Donc si jamais tu t’adonnes à me faire un lift, techniquement c’est pas un service que tu me rends à moi. C’est un service que tu rends à la société.

Dis-toi que tu le fais pour la collectivité.

 

Pis que j’te voye chialer. Y’a des p’tits enfants en Afrique qui font le service militaire. Compte-toi chanceux que ton devoir envers la communauté risque de te conduire au plus pire à Crémazie.

 

On est loin d’aller défendre sa patrie dans des terres arides et criblées.

 

Feck de rien.

 

Pis bravo pour ta générosité envers ton prochain.

 

T’as fait amplement ta job de citoyen.

 

T’es pas obligé d’aller voter à c’t’heure.

 


Catherine95À propos de l’auteure :
Catherine Thomas. Tite-Jo connaissante notoire. Auteure drôle, paléontologue aguerrie et collectionneuse d’histoires. Elle n’aime pas le Nutella et le bacon alors oui, vous pouvez la mépriser. Mais méprisez-la pas trop parce qu’elle a aussi un match de 94% avec Yoda sur Lovecalculator.

 

D'autres beaux textes à lire aussi...