Lea-Clermont-Dion

Note de l’auteure : Je publie souvent de vieux textes MIA de la webosphère. Mais celui-là, j’ai hésité longtemps à le remettre disponible. Parce que le contexte social ne s’y prêtait plus. Parce qu’il avait été supprimé et que dans un élan de romantisme égocentrique, je trouvais ça cool que mon premier texte viral soit porté disparu. Un peu comme le premier roman de Frédéric Beigbeder. (23 ans et j’me prends déjà pour une légende.)

Mais t’sais. Quand t’es blogueur, tes textes (ou tes likes?) c’est un peu ton CV. Aujourd’hui, ça fait pile-poil un an qu’il a été publié. Ça fait un an que je me considère comme une blogueuse. Merci pour tout pis pour toute le reste.

 

Aujourd’hui était une bonne journée.

 

J’me suis réveillée avec la toune Toxic de Britney Spears entre les deux oreilles. Sans aucune raison valable. Déjà ça, ça te part une journée comme un petit miracle. MAIS EN PLUS quand je suis allée me chercher un café, elle jouait dans les speakers cheaps de la boulangerie du coin.

 

Aux temps des Fêtes, c’est pas comme si les tops palmarès 2004 étaient très en vogue au milieu de concertos de grelots pis de succès libres de droits repris par des hasbeen.

 

Ouais, aujourd’hui était une bonne journée, Léa.
Jusqu’à ce que je voie ton documentaire, Beauté Fatale.

 

Une amie avait vu la première partie et m’avait dit : « c’est tellement bourré de clichés… j’te gage 5$ que dans la 2ème partie elle va aller voir un chirurgien qui va lui faire des marques noires dans la face! »

 

Ça fait que j’ai écouté ton documentaire.

 

Léa, tu m’as fait perdre 5$. Pis en plus, tu m’as rendue triste.

 

Pas parce que t’es une magnifique blonde, mince, caucasienne et hétérosexuelle qui dénonce un « modèle unique de beauté » dans lequel tu as ta place, contrairement à 90% des femmes.

 

Pas parce que tu parles de la pression de l’apparence en arborant un délicat chemisier dans lequel s’inscrivent encore les rides du pliages en magasin; achat expressément fait pour ton tournage.

 

Même pas parce que, au terme d’un narcissisme de deux heures, tu finis ton propre film sur une éloge de Claire Lamarche à ton égard. Au lieu de finir sur un message qui résumerait ton propos.

 

Tu m’as fais de la peine parce que tu m’as mis la face dans mon cynisme, comme on met le nez d’un chien dans sa propre crotte.

 

Parce que tu véhicules des bonnes valeurs… mais j’ai quand même envie de râler parce que selon moi tu le fais de la mauvaise façon. Cynique as fuck. J’me suis transformée en l’ado qui chiale parce qu’elle a reçu le iPhone 6, mais dans la mauvaise couleur.

 

Je ne te reproche pas d’être belle et de dénoncer l’industrie de la beauté. Après tout, ce serait pas un peu du féminisme inversé si les belles femmes n’avaient pas le droit de poser des questions? « Sois belle et tais-toi sinon les moches vont être jalouses. »

 

Voyons. Ton physique ne te dépouille pas de ta légitimité. Au même titre que personne a jamais dit que Beyoncé était trop jolie pour chanter « Pretty Hurts ».

 

Tu m’as fait de la peine, pas parce que tu es paradoxale, mais parce que ta réflexion ne s’étend que jusqu’aux frontières de ton mascara. Tu n’as pas vu plus loin que le bout du reflet de ton nez dans ton miroir.

 

C’est tout de même ironique qu’un documentaire qui parle de superficialité reste autant en surface.

 

Tu m’as rendu triste parce que j’ai envie d’être d’accord. J’aurais aimé être solidaire, envers toi et envers toutes les magnifiques femmes que tu as interviewées.

 

Tu cibles un vrai problème… Qui a déjà été ciblé il y a deux décennies.

 

Ah vraiment? La majorité des femmes se trouvent laides? BEN NON TU ME NIAISES.
La chirurgie plastique est over populaire? MIND BLOWN.

 

Et à travers ça, elle est où, ta pertinence? Ton angle nouveau?

 

Parce que c’est pas en me montrant la pub de Dove de 2006 sur le Photoshop qu’on peut parler d’un discours actuel sur l’image des femmes.

 

Tu remâches de vieux concepts; un foetus de réflexion. Mais t’as cru bon de nous accoucher un documentaire quand même.

 

Vraiment ? On en est vraiment JUSTE rendu là dans ce dossier?

 

Veux-tu, on va parler de nouveaux modèles? Lena Duhnam. Tina Fey. Oprah. Kate Upton. Mindy Kaling. Laverne Cox.

 

Selon moi (je sais, j’ai l’autorité d’une truite unijambiste sur le sujet mais j’vais donner mon opinion pareil), le vrai problème, c’est qu’à macérer des clichés-fossiles, on fait régresser le dialogue social qu’on doit avoir sur le sujet.

 

Le problème, c’est qu’en parlant de toi, on ne parle pas des femmes de couleur, des personnes de petite taille, des ethnies, des femmes scarifiées, des femmes en fauteuil roulant, des femmes voilées, des femmes ayant subit l’ablation d’un sein, des femmes transgenres, des femmes rondes, des femmes carrées, des femmes triangles… toutes sous-représentées dans les médias (surtout les femmes triangles, qui ont très mauvaise presse ces temps-ci).

 

Pis, reculée au fond de mon cynisme, en motton dans mon lit en mangeant des chips et en procrastinant mon lavage capillaire hebdomadaire, je me suis demandée pourquoi le ton plaintif de ton documentaire larmoyant et unidirectionnel m’a autant pompé le système.

 

Et puis j’ai capté. J’ai capté quand le chirurgien t’as expliqué que tu n’avais pas besoin d’opération et que tu as répondu « ben oui »! Sur le même ton que si on te demandait si tu étais pour la paix dans le monde.

 

C’est parce que tu n’es pas une militante. T’es pas une sauveuse.

 

T’es une victime. Une parmi trop d’autres. Victime d’une société obsessive qui a failli te coûter la vie.

 

Tu ne revendiques aucun changements concrets, il n’y a dans ton film aucune piste de solution, aucun contre-exemple.

 

Tu veux pas changer les choses.
Tu veux te faire rassurer.

 

C’est pour ça que tu as fait ton film. Pas pour les femmes. Pas pour la société québécoise.

 

Pour toi.

 

C’est pour ça que ton film ne m’a pas parlé.

 

Le problème, c’est que tes propos sont loins d’être erronés. Mais ton documentaire m’a donné le même arrière-goût amer que quand une connaissance Facebook publie une photo d’elle en bikini avec le caption « j’suis tellement laide ».

 

Donc, en ce temps des Fêtes, j’aimerais t’offrir ce qui semble t’affamer au point de causer des cravings insupportables que tu n’iras pas combler dans les croustilles low sodium : l’attention.

 

T’es smart, Léa.
Mais tu me dois 5$.

 


Catherine95À propos de l’auteure :
Catherine Thomas. Tite-Jo connaissante notoire. Auteure drôle, paléontologue aguerrie et collectionneuse d’histoires. Elle n’aime pas le Nutella et le bacon alors oui, vous pouvez la mépriser. Mais méprisez-la pas trop parce qu’elle a aussi un match de 94% avec Yoda sur Lovecalculator.

 

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